108.1 Toutes les campagnes de GalilĂ©e sont occupĂ©es au joyeux travail de la vendange. Les hommes, grimpĂ©s sur de hautes Ă©chelles, font la cueillette sur les tonnelles et les pieds de vigne. Les femmes, un panier sur la tĂȘte, apportent les grappes rouges et dorĂ©es aux fouleurs qui les attendent. Chants, rires, plaisanteries circulent de coteau Ă coteau, de jardin Ă jardin. En mĂȘme temps se rĂ©pand lâodeur du moĂ»t, et les abeilles, en grand nombre, bourdonnant dans une espĂšce dâivresse, dansent en un vol rapide sur les sarments encore riches de petites grappes jusquâaux paniers et aux cuves oĂč les grains quâelles recherchent disparaissent dans la trouble bouillie du moĂ»t. Les enfants, barbouillĂ©s de jus comme autant de faunes, poussent des cris dâhirondelles en courant sur lâherbe, dans les cours, sur les chemins.
JĂ©sus sâest dirigĂ© vers un village pas trĂšs Ă©loignĂ© du lac, un village de plaine ; celle-ci forme une sorte de cuvette entre deux chaĂźnes montagneuses orientĂ©es vers le nord. La plaine est bien irriguĂ©e, parce quâun fleuve (je pense que câest le Jourdain) la traverse. JĂ©sus passe par la route principale et beaucoup le saluent aux cris de : « Rabbi ! Rabbi ! » JĂ©sus passe et bĂ©nit.
Avant dâarriver au village, il y a une riche propriĂ©tĂ© et, Ă lâentrĂ©e, un couple ĂągĂ© attend le MaĂźtre.
« Entre. Quand le travail va finir, tous se presseront pour tâĂ©couter. Quelle joie tu apportes ! Elle Ă©mane de toi comme la sĂšve dans les sarments et devient un vin qui rĂ©jouit les coeurs.
(...) 108.3 Le crĂ©puscule sâapproche et le travail cesse lentement. Les paysans se sont tous rassemblĂ©s dans la grande cour rustique oĂč se rĂ©pand lâodeur des raisins Ă©crasĂ©s. Dâautres paysans viennent aussi des maisons voisines.
JĂ©sus monte sur un escalier qui conduit Ă une aile Ă arcades sous laquelle sont abritĂ©s des sacs de produits et des instruments agricoles. Comme il jubile, JĂ©sus, en montant ces quelques marches ! Jâaperçois son sourire Ă travers ses cheveux soyeux que fait onduler la brise du soir. Et je voudrais bien connaĂźtre la raison de ce bonheur si lumineux. Tel le vin dont parlait le maĂźtre de la maison, la joie de ce sourire pĂ©nĂštre dans mon coeur â qui Ă©tait trĂšs triste aujourdâhui â et le rĂ©conforte. (...)
Il se retourne. Il sâassied sur la derniĂšre marche, au haut de lâescalier qui devient une tribune pour les plus favorisĂ©s des auditeurs, câest-Ă -dire les maĂźtre et maĂźtresse de maison, les apĂŽtres et Marie. Celle-ci, toujours humble, nâavait pas cherchĂ© Ă monter Ă cette place dâhonneur, mais y avait Ă©tĂ© amenĂ©e par la maĂźtresse de maison. Elle est assise exactement sur la marche au-dessous de JĂ©sus de sorte que sa tĂȘte blonde est au niveau des genoux de son Fils ; assise de cĂŽtĂ©, elle peut le regarder de face, de son regard de colombe pleine dâamour. Le doux profil de Marie se dĂ©tache nettement, comme sur un marbre, sur le mur sombre du bĂątiment rustique.
Plus bas se trouvent les apĂŽtres et les propriĂ©taires, et dans la cour tous les paysans, les uns debout, dâautres assis par terre, dâautres encore grimpĂ©s sur les cuves et les figuiers aux quatre coins de la cour.
108.4 Jésus parle lentement, en plongeant la main dans un gros sac de graines posé derriÚre Marie. Il semble jouer avec elles ou les caresser par plaisir, pendant que sa main droite fait des gestes paisibles.
« On mâa dit : â Viens, JĂ©sus, bĂ©nir le travail de lâhomme. â Et je suis venu. Au nom de Dieu, je le bĂ©nis. Tout travail, quand il est honnĂȘte, mĂ©rite en effet la bĂ©nĂ©diction du Seigneur Ă©ternel. Mais je lâai dit : la premiĂšre condition pour avoir la bĂ©nĂ©diction de Dieu, câest lâhonnĂȘtetĂ© de chacun de vos actes.
Maintenant, regardons ensemble quand et Ă quelles conditions les actions sont honnĂȘtes. Elles le sont, quand on les accomplit en ayant prĂ©sent Ă lâesprit le Dieu Ă©ternel. Peut-il donc pĂ©cher, celui qui dit : â Dieu me regarde. Dieu a les yeux rivĂ©s sur moi, et aucun dĂ©tail de mes actes ne lui Ă©chappe â ? Non. Cela lui est impossible, car la pensĂ©e de Dieu est une pensĂ©e salutaire, et plus que toute menace humaine, elle retient lâhomme de pĂ©cher.
Mais doit-on seulement craindre le Dieu Ă©ternel ? Non. Ecoutez. Il vous a Ă©tĂ© dit : â Crains le Seigneur ton Dieu. â Et les patriarches ont tremblĂ©, les prophĂštes ont tremblĂ© quand le visage de Dieu ou un ange du Seigneur est apparu Ă leurs esprits de justes. Et aux temps de la colĂšre divine, lâapparition du surnaturel doit vraiment faire trembler le coeur. Qui, mĂȘme sâil est pur comme un petit enfant, ne tremble pas devant le Puissant, devant lâĂ©clat Ă©ternel duquel se tiennent en adoration les anges empressĂ©s Ă chanter lâallĂ©luia du paradis ? Dieu tempĂšre lâinsoutenable Ă©clat dâun ange par un voile misĂ©ricordieux, pour permettre Ă oeil humain de le contempler sans que soient brĂ»lĂ©s sa pupille et son esprit. Que sera-ce donc que de voir Dieu ?
Mais cela vaut tant que dure la colĂšre. Quand la paix vient prendre sa place, quand le Dieu dâIsraĂ«l dit : â Je lâai jurĂ© et je tiendrai parole. Voici celui que jâenvoie, et câest moi tout en nâĂ©tant pas moi, mais ma Parole qui se fait chair pour ĂȘtre RĂ©demption â, alors Ă la crainte doit succĂ©der lâamour et câest seulement de lâamour quâil faut manifester au Dieu Ă©ternel, joyeusement, car lâĂąge de la paix est venu pour la terre ainsi quâentre Dieu et lâhomme. Lorsque les premiers vents du printemps rĂ©pandent le pollen des fleurs de la vigne, lâagriculteur doit encore craindre, car les intempĂ©ries ou les insectes peuvent encore causer bien des dĂ©gĂąts aux fruits. Mais lorsque arrive lâheure joyeuse de la vendange, alors toute crainte cesse et le coeur jubile dans la certitude de la rĂ©colte.
AnnoncĂ© par les prophĂštes, le Rejeton de la souche de JessĂ© est venu. Maintenant, il est parmi vous, tel une grappe merveilleuse qui vous apporte le suc de la Sagesse Ă©ternelle et qui ne demande quâĂ ĂȘtre cueillie et pressĂ©e pour ĂȘtre vin pour les hommes. Vin de joie sans fin pour ceux qui se nourriront de lui. Cependant, malheur Ă ceux qui, ayant eu ce vin Ă leur portĂ©e, lâauront repoussĂ© et trois fois malheur Ă ceux qui, aprĂšs sâen ĂȘtre nourris, lâauront rejetĂ© ou mĂ©langĂ© aux nourritures de Mammon.
108.5 Jâen reviens donc Ă ma premiĂšre idĂ©e. La premiĂšre puissance pour avoir la bĂ©nĂ©diction de Dieu sur nos oeuvres tant spirituelles quâhumaines, câest la droiture dâintention.
Est honnĂȘte celui qui dit : â Jâobserve la Loi, non pour ĂȘtre louĂ© par les hommes, mais par fidĂ©litĂ© Ă Dieu. â Est honnĂȘte celui qui dit : â Je marche Ă la suite du Christ, non pour les miracles quâil fait, mais pour les conseils de vie Ă©ternelle quâil me donne. â Est honnĂȘte encore celui qui dit : â Je travaille, non par recherche avide de profit, mais parce que le travail a Ă©tĂ© Ă©tabli par Dieu comme moyen de sanctification car il a le pouvoir de former, de mortifier, de prĂ©server, dâĂ©lever. Je travaille, pour pouvoir aider mon prochain. Je travaille pour faire resplendir les prodiges de Dieu qui transforme un grain minuscule en touffe dâĂ©pis, une graine de raisin en grande vigne, un noyau en arbre et qui fait de moi â qui ne suis quâun homme, un moins que rien tirĂ© du nĂ©ant de par sa volontĂ© â son aide pour lâoeuvre incessante de perpĂ©tuer les blĂ©s, les vignes et les fruits, et de peupler la terre des hommes. â
Il y a des personnes qui travaillent comme des bĂȘtes de somme, mais sans autre religion que celle-ci : augmenter leurs richesses. Leur compagnon plus dĂ©pourvu meurt-il de privations et dâĂ©puisement Ă cĂŽtĂ© dâeux ? Les enfants de ce pauvre homme meurent-ils de faim ? Quâimporte Ă celui qui ne pense quâĂ accumuler des richesses... Il en est dâautres, encore plus durs, qui ne travaillent pas, mais font travailler et entassent des richesses en exploitant la sueur des autres. Dâautres encore dilapident ce que par cupiditĂ© ils tirent des efforts dâautrui. En vĂ©ritĂ©, pour ceux-ci, ce nâest pas un travail honnĂȘte. Et ne prĂ©tendez pas : â Pourtant, Dieu les protĂšge. â Non, il ne les protĂšge pas. Ils ont beau triompher actuellement, ils seront bientĂŽt frappĂ©s par la sĂ©vĂ©ritĂ© de Dieu. En ce temps ou dans lâĂ©ternitĂ©, il leur rappellera le commandement : â Je suis le Seigneur ton Dieu. Aime-moi par-dessus tout et aime ton prochain comme toi-mĂȘme. â Si ces paroles rĂ©sonnent pour lâĂ©ternitĂ©, elles seront plus redoutables que les foudres du SinaĂŻ !
108.6 Nombreuses, trop nombreuses sont les paroles que lâon vous dit. Moi, je ne vous dis que celles-ci : â Aimez Dieu. Aimez votre prochain. â Elles ressemblent au travail du printemps sur la vigne, qui permettra au cep dâĂȘtre fĂ©cond. Lâamour de Dieu et du prochain, câest la herse qui nettoie le sol de ces mauvaises herbes que sont lâĂ©goĂŻsme et les mauvaises passions. Câest la pioche qui creuse un cercle autour du pied de vigne pour lâisoler des herbes parasites et le nourrir des eaux fraĂźches de lâarrosage. Câest la serpette qui supprime les pousses superflues pour condenser la sĂšve et la diriger lĂ oĂč le fruit doit se former. Câest le lien qui serre la plante contre le tuteur solide qui la soutient, et enfin câest le soleil qui fait mĂ»rir les fruits de la bonne volontĂ© et les transforme en fruits de vie Ă©ternelle...
Aujourdâhui, vous ĂȘtes joyeux parce que lâannĂ©e a Ă©tĂ© bonne, les moissons riches et les vendanges abondantes. Mais en vĂ©ritĂ© je vous dis que cette joie que vous Ă©prouvez est plus petite quâun grain de sable, en comparaison de la joie sans mesure que vous Ă©prouverez quand le PĂšre Ă©ternel vous dira : â Venez, mes sarments fĂ©conds, greffĂ©s sur la vraie Vigne. Vous vous ĂȘtes prĂȘtĂ©s Ă tout, mĂȘme quand câĂ©tait pĂ©nible, pour donner beaucoup de fruit : maintenant venez Ă moi, riches des doux sucs de lâamour envers votre prochain et moi. Epanouissez-vous dans mes jardins pour lâĂ©ternitĂ© tout entiĂšre. â
Tendez Ă cette joie Ă©ternelle. Attachez-vous fidĂšlement Ă la poursuite de ce bien. Avec reconnaissance, bĂ©nissez lâEternel qui vous aide Ă lâatteindre. BĂ©nissez-le pour la grĂące de sa Parole, bĂ©nissez-le pour la grĂące dâune bonne rĂ©colte. Aimez le Seigneur en reconnaissant ses bienfaits et soyez sans crainte. Dieu donne cent pour un Ă ceux qui lâaiment. »
Jésus aurait fini, mais tous se mettent à crier :
« Bénis-nous, bénis-nous ! Ta bénédiction sur nous ! »
JĂ©sus se lĂšve, ouvre les bras et dit dâune voix de tonnerre :
« Que le Seigneur vous bĂ©nisse et vous garde. Quâil vous montre sa face et vous prenne en pitiĂ©. Que le Seigneur tourne vers vous son visage et vous donne sa paix. Que le nom du Seigneur soit dans vos coeurs, sur vos maisons et sur vos champs. »