94.1 JĂ©sus sort de la maison de la belle-mĂšre de Pierre en mĂȘme temps que ses disciples, Ă lâexception de Jude. Câest dâabord un garçon qui le voit et lâannonce, mĂȘme Ă ceux qui ne veulent pas le savoir.
JĂ©sus, qui marche sur la rive du lac puis sâassied sur le bord de la barque de Pierre, est aussitĂŽt entourĂ© de villageois qui fĂȘtent son retour et lui posent mille questions. JĂ©sus leur rĂ©pond avec une infinie patience, souriant et paisible comme si tout ce bavardage Ă©tait une harmonie cĂ©leste.
Le chef de la synagogue arrive Ă son tour. JĂ©sus se lĂšve pour le saluer. Leur salutation rĂ©ciproque est pleine dâune solennitĂ© tout orientale.
« MaĂźtre, puis-je compter sur toi pour lâinstruction au peuple ?
â Certainement, si tu le dĂ©sires, ainsi que le peuple.
â Nous lâavons dĂ©sirĂ© tous ces derniers temps. Ils peuvent te lâassurer eux-mĂȘmes ! »
Le peuple, en effet, le confirme par un nouveau cri.
« Dans ce cas, je serai chez toi au milieu de la soirĂ©e. Pour lâinstant, partez tous. Je dois aller trouver quelquâun qui dĂ©sire me voir. »
Les gens sâĂ©loignent Ă contrecoeur, pendant que JĂ©sus, Pierre et AndrĂ© partent sur le lac en barque. Les autres disciples restent Ă terre. (...)
94.6 ...JĂ©sus, qui est maintenant avec tous ses disciples, pĂ©nĂštre dans la synagogue de CapharnaĂŒm aprĂšs avoir traversĂ© la place et le chemin qui y conduisent. La nouvelle du rĂ©cent miracle doit dĂ©jĂ sâĂȘtre rĂ©pandue car il y a beaucoup de chuchotements et de commentaires.
Sur le seuil de la porte de la synagogue, je vois le futur apĂŽtre Matthieu. Il se tient lĂ , moitiĂ© dehors, moitiĂ© dedans ; je ne sais trop sâil est honteux ou ennuyĂ© par tous les clins oeil qui le dĂ©signent et mĂȘme par quelques Ă©pithĂštes peu agrĂ©ables quâon lui adresse. Deux pharisiens drapĂ©s dans leurs manteaux les resserrent soigneusement contre eux, comme sâils avaient peur dâattraper la peste en effleurant le vĂȘtement de Matthieu.
En entrant, JĂ©sus le fixe un instant, et sâarrĂȘte une seconde. Mais Matthieu baisse la tĂȘte. Câest tout.
A peine le groupe lâa-t-il dĂ©passĂ© que Pierre dit Ă JĂ©sus :
« Sais-tu qui est cet homme frisĂ©, plus parfumĂ© quâune femme ? Câest Matthieu, notre percepteur... Que vient-il faire ici ? Câest bien la premiĂšre fois ! Il nâa peut-ĂȘtre pas trouvĂ© les compagnons â les compagnes surtout â avec lesquels il passe le sabbat, dĂ©pensant en orgies ce quâil nous extorque en taxes doublĂ©es et triplĂ©es pour avoir de lâargent pour le fisc et pour sa conduite vicieuse. »
JĂ©sus regarde Pierre si sĂ©vĂšrement que celui-ci rougit comme une pivoine et baisse la tĂȘte, en sâarrĂȘtant, de sorte quâil passe du premier rang du groupe des apĂŽtres au dernier.
94.7 JĂ©sus a pris place. AprĂšs avoir rĂ©citĂ© des cantiques et des priĂšres avec le peuple, il se retourne pour parler. Le chef de la synagogue lui demande sâil veut un rouleau, mais JĂ©sus rĂ©pond :
« Je nâen ai pas besoin. Jâai dĂ©jĂ le sujet. »
Il commence alors :
« aprĂšs avoir pĂ©chĂ©, le grand roi dâIsraĂ«l, David de BethlĂ©em, pleura, le coeur contrit, criant Ă Dieu son repentir et demandant Ă Dieu son pardon. David avait eu lâesprit embrumĂ© par la sensualitĂ©, et cela lâavait empĂȘchĂ© de voir la face de Dieu et de comprendre ses paroles.
Jâai dit : la face. Dans le coeur de lâhomme, il est un lieu qui garde le souvenir de la face de Dieu, un lieu particuliĂšrement Ă©levĂ© qui est notre â Saint des Saints â ; câest de lĂ que lui proviennent les saintes inspirations et rĂ©solutions. Cet endroit parfume comme un autel, brille comme un bĂ»cher, rĂ©sonne de chants comme la demeure des sĂ©raphins. Mais quand le pĂ©chĂ© rĂ©pand en nous ses fumĂ©es, ce lieu sâobscurcit tellement que lumiĂšre, parfum et chants disparaissent, pour ne plus laisser que lâodeur suffocante dâune lourde fumĂ©e et un goĂ»t de cendre. Et lorsque la clartĂ© revient, parce quâun serviteur de Dieu la porte au malheureux sans lumiĂšre, alors il voit sa laideur, sa dĂ©chĂ©ance et, horrifiĂ© de lui-mĂȘme, sâĂ©crie comme le roi David : â PitiĂ© pour moi, mon Dieu, en ta bontĂ©, en ta grande tendresse efface mon pĂ©chĂ©. â Il ne dit pas : â Je ne peux ĂȘtre pardonnĂ©, et pour cela je reste dans mon pĂ©chĂ© â, mais au contraire : â Je suis humiliĂ©, jâai le coeur brisĂ©, mais je te prie, toi qui sais comment je suis nĂ© dans le pĂ©chĂ©, de mâasperger et de me purifier pour que je redevienne blanc plus que la neige des sommets. â Et il ajoute : â Mon sacrifice nâest pas un holocauste de bĂ©liers et de boeufs, mais un coeur brisĂ©, car je sais que câest cela que tu veux de nous et que tu nâen as pas de mĂ©pris. â
VoilĂ ce que disait David aprĂšs son pĂ©chĂ© et aprĂšs que Nathan, le serviteur du Seigneur, lâeut amenĂ© Ă se repentir. A plus forte raison, câest cela que doivent dire les pĂ©cheurs, maintenant que le Seigneur leur envoie, non pas un de ses serviteurs, mais le RĂ©dempteur lui-mĂȘme, son Verbe. Câest lui le Juste, le MaĂźtre, non seulement des hommes, mais des ĂȘtres du Ciel et des enfers. Il est sorti du milieu de son peuple, comme la lumiĂšre jaillit de lâaurore qui, au lever du soleil, resplendit dans un air sans nuages.
94.8 Vous avez dĂ©jĂ lu comment lâhomme en proie Ă Mammon est plus faible quâun tuberculeux sur le point de mourir, mĂȘme si auparavant il Ă©tait â le fort â. Vous savez comment Samson fut rĂ©duit Ă rien aprĂšs avoir cĂ©dĂ© Ă la sensualitĂ©. Je veux que vous connaissiez la leçon que nous donne Samson, fils de Manoah, destinĂ© Ă vaincre les Philistins qui opprimaient IsraĂ«l. La premiĂšre condition pour remplir sa mission Ă©tait que, dĂšs sa conception, il soit tenu vierge de tout ce qui excite bassement les sens et associe les viscĂšres de lâhomme Ă des chairs impures, en dâautres termes le vin, les boissons fermentĂ©es et les viandes grasses qui allument dans les reins un feu impur. Seconde condition pour ĂȘtre le libĂ©rateur : avoir Ă©tĂ© consacrĂ© au Seigneur dĂšs lâenfance et le rester par un nazirĂ©at perpĂ©tuel. Etre consacrĂ© demande que lâon se garde non seulement dans une saintetĂ© extĂ©rieure, mais aussi dans une saintetĂ© intĂ©rieure. Alors Dieu est avec lui.
Mais la chair est la chair, et Satan est la Tentation. Or, pour combattre Dieu dans un coeur et dans ses saints dĂ©crets, la Tentation se sert de la chair qui excite lâhomme : la femme. Câest alors que la force du â fort â frĂ©mit et quâil devient un faible qui gĂąche les dons que Dieu lui avait accordĂ©s. Et maintenant, Ă©coutez : Samson fut liĂ© avec sept cordes de nerfs frais, puis avec sept cordes neuves, enfin fixĂ© au sol avec sept tresses de sa chevelure. Il avait toujours Ă©tĂ© victorieux. Mais on ne met pas en vain le Seigneur Ă lâĂ©preuve, pas mĂȘme dans le domaine de sa bontĂ©. Ce nâest pas permis. Lui pardonne, pardonne, pardonne. Mais il exige la volontĂ© de sortir du pĂ©chĂ© pour continuer Ă pardonner. Il est bien sot, celui qui implore : â Seigneur, pardon â et ensuite ne fuit pas ce qui le pousse continuellement au pĂ©chĂ© ! Samson, victorieux trois fois, nâa pas fui Dalila, la sensualitĂ©, le pĂ©chĂ©, et, excĂ©dĂ© Ă en mourir â dit le Livre â, sa force dâĂąme une fois amoindrie â dit encore le Livre â, il rĂ©vĂ©la son secret : â Ma force rĂ©side dans mes sept tresses. â
Nây a-t-il personne parmi vous qui, sous le dĂ©couragement dĂ» Ă son pĂ©chĂ©, ne sente sa vie spirituelle sâaffaiblir â car rien nâaccable autant que la conscience du mal consenti â et ne soit sur le point de se livrer vaincu Ă lâEnnemi ? Non, qui que tu sois, ne le fais pas. Samson livra Ă la tentation le secret pour vaincre ses sept vertus : les sept tresses symboliques, ses vertus, autrement dit sa fidĂ©litĂ© au nazirĂ©at. EpuisĂ©, il sâendormit sur le sein de la femme et fut vaincu. Il devint aveugle, esclave, impuissant pour avoir refusĂ© de rester fidĂšle Ă son voeu. Il ne redevint le â fort â, le â libĂ©rateur â, que lorsque la douleur dâun vrai repentir lui rendit sa vigueur...
Repentir, patience, constance, hĂ©roĂŻsme : alors, ĂŽ pĂ©cheurs, je vous promets que vous serez vos propres libĂ©rateurs. En vĂ©ritĂ©, je vous assure quâil nâest pas de baptĂȘme qui vaille ni de rite qui serve, sâil nây a ni repentir ni volontĂ© de renoncer au pĂ©chĂ©. En vĂ©ritĂ©, je vous assure quâil nây a pas pĂ©cheur si grand quâil ne puisse faire renaĂźtre par ses larmes les vertus que son pĂ©chĂ© a arrachĂ©es de son coeur.
94.9 Aujourdâhui une femme, une pĂ©cheresse dâIsraĂ«l, punie par Dieu pour son pĂ©chĂ©, a obtenu misĂ©ricorde par son repentir. Jâai bien dit : misĂ©ricorde. Mais ils en obtiendront moins, ceux qui nâen ont pas fait preuve Ă son Ă©gard et se sont acharnĂ©s sur elle alors quâelle Ă©tait dĂ©jĂ punie. Ces gens-lĂ ne portaient-ils pas sur eux la lĂšpre de leur faute ? Que chacun sâexamine... et aie pitiĂ© pour mĂ©riter la pitiĂ© pour lui-mĂȘme. Je vous tends la main pour cette femme repentie qui revient parmi les vivants, aprĂšs avoir Ă©tĂ© relĂ©guĂ©e parmi les morts. Câest Simon, fils de Jonas, pas moi, qui recueillera lâobole pour elle, qui revient Ă la Vie vĂ©ritable aprĂšs avoir Ă©tĂ© sur le point de quitter la vie. Et ne murmurez pas, vous, les grands. Ne murmurez pas. Je nâĂ©tais pas au monde quand elle Ă©tait la Belle. Vous, vous y Ă©tiez. Je nâajoute rien.
â Tu nous accuses dâavoir Ă©tĂ© ses amants ? demande avec hargne lâun des deux anciens.
â Que chacun considĂšre son coeur et sa conduite. Pour moi, je nâaccuse pas. Je parle au nom de la justice. Partons. »
Et Jésus sort avec les siens.
Mais Judas se trouve retenu par deux hommes qui semblent le connaĂźtre assez bien. Jâentends quâils disent :
« Toi aussi, tu es avec lui ? Est-il saint, réellement ? »
Judas a une de ses répliques déconcertantes :
« Je vous souhaite dâarriver au moins Ă comprendre sa saintetĂ©.
â pourtant, il a guĂ©ri un jour de sabbat !
â Non. Il a pardonnĂ© le jour du sabbat. Quel jour est plus indiquĂ© pour le pardon que le sabbat ? Ne me donnez-vous rien pour celle qui a Ă©tĂ© rachetĂ©e ?
â Nous ne donnons pas notre argent aux prostituĂ©es. Câest lâoffrande pour le Temple saint. »
Irrévérencieusement, Judas éclate de rire et les plante là pour rejoindre le Maßtre. Jésus va rentrer dans la maison de Pierre qui est en train de lui dire :
« VoilĂ : le petit Jacques, Ă la sortie de la synagogue, mâa donnĂ© aujourdâhui deux bourses au lieu dâune seule, et toujours de la part de cet inconnu. Mais de qui sâagit-il, MaĂźtre ? Tu le sais... dis-le-moi. »
Jésus sourit :
« Je te le dirai quand tu auras appris à ne médire de personne. »
Et tout prend fin.