« A quoi comparerai-je la formation apostolique ? A la nature qui nous entoure. Voyez : en hiver, la terre paraĂźt morte, mais, Ă lâintĂ©rieur, les graines travaillent et la sĂšve se nourrit dâhumiditĂ©, gonflant les rameaux souterrains â câest ainsi que je pourrais nommer les racines â pour en avoir en profusion en vue des floraisons, quand sera venu le temps des fleurs. Vous aussi, vous ĂȘtes comparables Ă cette terre hivernale : nue, aride, grossiĂšre. Mais sur vous est passĂ© le semeur et il a jetĂ© sa semence. PrĂšs de vous est passĂ© le cultivateur et il a sarclĂ© le sol autour de votre tronc plantĂ© dans une terre aussi dure et rugueuse que lui, pour que la nourriture venue des nuages et de lâair puisse parvenir aux racines afin de les fortifier pour les fruits Ă venir. Quant Ă vous, vous avez reçu la semence et acceptĂ© le travail de la bĂȘche, parce que vous avez la bonne volontĂ© de porter du fruit dans lâoeuvre de Dieu.
Je comparerai encore la formation apostolique Ă cet orage qui a frappĂ©. Cela paraĂźt ĂȘtre une violence inutile. Mais voyez quel bien il a fait. Aujourdâhui, lâair est plus pur, il semble renouvelĂ©, sans poussiĂšre. Lâorage a tout rafraĂźchi. Le soleil est le mĂȘme quâhier, mais il nâa plus la mĂȘme ardeur fiĂ©vreuse parce que ses rayons nous arrivent Ă travers des couches dâair purifiĂ©es et fraĂźches. La verdure, les plantes sont soulagĂ©es comme les hommes, car la propretĂ©, la sĂ©rĂ©nitĂ© sont des choses qui apportent la joie. MĂȘme les discordes servent Ă atteindre une plus exacte connaissance et une plus grande clartĂ©. Autrement, elles ne seraient que mĂ©chancetĂ©s. Or que sont les discordes sinon des orages provoquĂ©s par des nuages de diffĂ©rentes espĂšces ? Et ces nuages ne sâaccumulent-ils pas insensiblement dans les coeurs, par des mauvaises humeurs inutiles, de petites jalousies, des orgueils ombrageux ? Puis vient le vent de la grĂące qui les rassemble pour quâils se dĂ©chargent de toutes ces sombres humeurs et il ramĂšne la sĂ©rĂ©nitĂ©.
La formation apostolique est encore semblable au travail que Pierre accomplissait ce matin pour faire plaisir Ă ma MĂšre : redresser, rattacher, Ă©tayer ou dĂ©lier, selon les tendances et les besoins, pour faire de vous des â forts â au service de Dieu. Il faut redresser les idĂ©es fausses, maĂźtriser les excĂšs charnels, soutenir les faiblesses, au besoin modĂ©rer les penchants, libĂ©rer des servitudes et des timiditĂ©s. Vous devez ĂȘtre libres et forts, comme des aigles qui abandonnent la cime oĂč ils sont nĂ©s pour ne penser quâĂ voler toujours plus haut. Le service de Dieu, câest le vol. La cime, ce sont les affections...
93.5 Lâun de vous, aujourdâhui, est triste parce que son pĂšre voit venir la mort, qui plus est le coeur fermĂ© Ă la VĂ©ritĂ© et Ă son fils qui la suit. Plus que fermĂ©, dâailleurs : hostile. Encore ne lui a-t-il pas dit lâinjuste : â Va-tâen â dont je parlais hier, en se proclamant lui-mĂȘme supĂ©rieur Ă Dieu. Mais son coeur serrĂ© et ses lĂšvres closes ne sont pas mĂȘme capables de dire encore : â Suis la voix qui tâappelle. â Je ne prĂ©tendrais pas, moi qui vous parle, et son fils pas davantage, voir sâouvrir ces lĂšvres pour dire : â Viens, et quâavec toi vienne le MaĂźtre. Et que Dieu soit bĂ©ni pour sâĂȘtre choisi un serviteur de ma maison, en crĂ©ant ainsi une parentĂ© plus Ă©levĂ©e que celle du sang avec le Verbe du Seigneur. â Mais, moi pour son bien, et son fils pour des raisons encore plus complexes, nous souhaiterions au moins entendre de lui des paroles qui ne soient plus hostiles.
Mais, quâil ne pleure pas, ce fils. Quâil sache quâil nây a en moi ni rancoeur ni mĂ©pris Ă lâĂ©gard de son pĂšre, mais seulement de la pitiĂ©. Je suis venu et jâai attendu, tout en sachant lâinutilitĂ© de cette attente, pour quâun jour son fils ne me dise pas : â Ah, pourquoi nâes-tu pas venu ? â Je suis venu le persuader que tout est inutile quand le coeur se ferme avec animositĂ©. Je suis venu aussi rĂ©conforter la bonne personne qui souffre de cette scission dans la famille, comme sous lâeffet dâun couteau qui sĂ©pare des faisceaux de fibres... Mais que ce fils, aussi bien que cette bonne mĂšre soient persuadĂ©s que, moi, je ne rĂ©ponds pas au ressentiment par le ressentiment.
93.6 Je respecte lâhonnĂȘtetĂ© dâun croyant ĂągĂ©, qui est fidĂšle malgrĂ© la dĂ©viation de sa foi, au point oĂč en est restĂ©e sa religion jusquâĂ aujourdâhui.
Il y en a tant comme lui en IsraĂ«l... Câest pour cela que je vous dis : je serai mieux reçu par les paĂŻens que par les fils dâAbraham. LâhumanitĂ© a corrompu lâidĂ©e du Sauveur et en a abaissĂ© la royautĂ© surnaturelle Ă une pauvre idĂ©e de souverainetĂ© humaine. Il me faut fendre la dure Ă©corce du judaĂŻsme, pĂ©nĂ©trer, blesser pour arriver au fond, et porter, lĂ oĂč est lâĂąme du judaĂŻsme, la fĂ©condation de la Loi nouvelle.
Ah ! Il est bien vrai quâIsraĂ«l, qui a poussĂ© autour du noyau vital de la Loi du SinaĂŻ, est devenu semblable Ă un fruit monstrueux dont la pulpe Ă couches toujours plus fibreuses et plus dures, protĂ©gĂ©es Ă lâextĂ©rieur par une carapace rĂ©sistante Ă toute pĂ©nĂ©tration, empĂȘche mĂȘme la sortie du germe. Et pourtant lâEternel juge le moment venu de crĂ©er le nouvel arbre de la foi au Dieu un et trine. Moi, pour permettre Ă la volontĂ© de Dieu de sâaccomplir et au judaĂŻsme de devenir le christianisme, je dois entailler, percer, pĂ©nĂ©trer, aller jusquâau noyau et le rĂ©chauffer de mon amour pour quâil se rĂ©veille et se gonfle, germe, croisse continuellement et devienne lâarbre puissant du christianisme, cette religion parfaite, Ă©ternelle, divine. Et en vĂ©ritĂ©, je vous dis que le judaĂŻsme ne se laissera percer que dans la proportion de un pour cent.
VoilĂ pourquoi je ne considĂšre pas comme rĂ©prouvĂ© cet israĂ©lite qui ne veut pas de moi et qui ne voudrait pas me donner son fils. Aussi, je dis au fils : ne pleure pas pour la chair et le sang qui souffrent de se voir repoussĂ©s par la chair et le sang qui les ont engendrĂ©s. Je lui dis encore : ne pleure pas non plus pour lâesprit. Ta souffrance oeuvre plus que tout au profit de lâĂąme du tien et du sien, de ce pĂšre qui est le tien et ne comprend ni ne voit. 93.7Jâajoute mĂȘme : ne te fais pas de scrupule dâappartenir plus Ă Dieu quâĂ ton pĂšre.
Et Ă tous je vous dis : Dieu est plus que votre pĂšre, que votre mĂšre, que vos frĂšres. Je ne suis pas venu pour unir la chair et le sang Ă la maniĂšre terrestre, mais dâune maniĂšre spirituelle et cĂ©leste. Aussi me faut-il sĂ©parer ce qui est chair et sang pour prendre avec moi les Ăąmes capables, dĂšs cette terre, de sâĂ©lever Ă la hauteur du Ciel pour en faire les serviteurs du Ciel. Je suis donc venu appeler les â forts â et les rendre encore plus forts, car ce sont eux qui composent lâarmĂ©e des doux. Doux pour les frĂšres, forts Ă Ă©gard de leur moi et du moi de leur sang familial.
Ne pleure pas, mon cousin. Ta souffrance, je te lâassure, oeuvre auprĂšs de Dieu au profit de ton pĂšre et de tes frĂšres plus que nâimporte quelle parole, non seulement de toi, mais mĂȘme de moi. La parole ne rentre pas lĂ oĂč le prĂ©jugĂ© fait barriĂšre, crois-le bien. Mais la grĂące entre. Et le sacrifice, câest lâaimant qui attire la grĂące.
En vĂ©ritĂ©, je vous dis que lorsque jâappelle quelquâun au service de Dieu, il nây a pas dâobĂ©issance plus Ă©levĂ©e que de rĂ©pondre Ă cet appel. Et il faut le faire sans mĂȘme sâarrĂȘter Ă calculer Ă quel point et de quelle façon les autres rĂ©agiront Ă notre fidĂ©litĂ© Ă lâappel de Dieu. Il ne faut pas mĂȘme sâarrĂȘter pour ensevelir son pĂšre. Vous serez rĂ©compensĂ©s pour cet hĂ©roĂŻsme. Dâailleurs, cette rĂ©compense ne sera pas pour vous seuls, mais aussi pour ceux dont vous vous sĂ©parez avec un cri qui vient du coeur, pour ceux dont la parole vous frappe souvent plus durement quâune gifle parce quâils vous accusent dâĂȘtre des fils ingrats et vous maudissent, dans leur Ă©goĂŻsme, comme si vous Ă©tiez des rebelles. Non : vous ĂȘtes loin dâĂȘtre des rebelles... vous ĂȘtes des saints. Les premiers ennemis des personnes appelĂ©es sont les membres mĂȘme de leur famille. Mais entre amour et amour, il faut savoir distinguer, et aimer surnaturellement. Câest dire quâil faut aimer davantage le MaĂźtre du surnaturel que les serviteurs de ce MaĂźtre. Il convient dâaimer ses parents en Dieu et non pas plus que Dieu. »