EMV 10.1-7 · Tome 1
LâEvangile tel qu'il m'a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©
Citation
10.1 Câest seulement hier soir, vendredi, que mon Ăąme a Ă©tĂ© Ă©clairĂ©e par cette vision. Je nâai rien vu dâautre quâune Marie toute jeune, qui devait avoir douze ans tout au plus ; son visage avait perdu les rondeurs de lâenfance, mais on devine dĂ©jĂ ses futurs traits de femme par lâovale qui sâallonge. Ses cheveux ne sont plus dĂ©nouĂ©s sur la nuque, en boucles lĂ©gĂšres, mais sont rassemblĂ©s en deux lourdes tresses dâun or trĂšs pĂąle â ils sont clairs Ă en paÂraĂźtre mĂȘlĂ©s dâargent â sur les Ă©paules et tombent jusquâaux hanches. Le visage est plus rĂ©flĂ©chi, plus mĂ»r, bien que ce soit toujours un visage dâenfant, dâune belle et pure enfant. EntiĂšrement vĂȘtue de blanc, elle est en train de coudre dans une piĂšce minuscule, toute blanche. Par la fenĂȘtre grande ouverte, on voit lâĂ©difice imposant et central du Temple, puis la descente des escaliers, des petites cours, des portiques et, par-delĂ les murs dâenceinte, la ville avec ses rues, ses maisons et jardins et, tout au fond, le sommet vert et bombĂ© du mont des Oliviers.
Elle coud et chante Ă mi-voix. Je ne sais sâil sâagit dâun chant sacrĂ©. Le voici :
« Comme une Ă©toile se mirant dans lâeau claire,
Une lumiĂšre brille au fond de mon cĆur.
Depuis mon enfance, elle ne mâa pas quittĂ©e
Et elle me guide avec amour et douceur.
Jâai un chant au fond du cĆur.
DâoĂč peut-il donc venir ?
Ă homme, tu lâignores.
Il vient dâoĂč le Saint repose.
Je contemple ma claire étoile
Et ne dĂ©sire rien dâautre,
MĂȘme ce qui me serait le plus doux et le plus cher,
Que cette douce lumiĂšre qui est toute Ă moi.
Tu mâas portĂ©e du plus haut des Cieux,
Etoile, dans le sein dâune mĂšre.
A présent tu vis en moi, mais au-delà des voiles
Je te vois, ĂŽ glorieux visage du PĂšre.
Quand me feras-tu lâhonneur
De devenir lâhumble servante du Sauveur ?
Du Ciel envoie-nous le Messie.
Accepte, ĂŽ PĂšre saint, lâoffrande de Marie. »
10.2 Marie se tait, sourit et soupire, puis sâagenouille pour prier. Son petit visage nâest que lumiĂšre. Le regard levĂ© vers lâazur merveilleux dâun beau ciel dâĂ©tĂ©, elle semble en attirer sur elle toute la luminositĂ© et en ĂȘtre irradiĂ©e. Plus exactement, on dirait quâun soleil cachĂ© en elle rayonne de ses lumiĂšres et Ă©claire la neige Ă peine rosĂ©e du corps de Marie, puis se rĂ©pand sur les choses et sur le soleil qui luit sur la terre, en la bĂ©nissant et en lui promettant mille bienfaits.
Au moment oĂč Marie va se relever aprĂšs sa priĂšre pleine dâamour, et alors que la clartĂ© de lâextase persiste sur son viÂsage, la vieille Anne, fille de Phanuel, entre. Elle sâarrĂȘte, interdite, ou pour le moins dans lâadmiration devant le geste et lâaspect de Marie.
Elle lâappelle : « Marie ! », et lâenfant se tourne vers elle avec un sourire, diffĂ©rent mais toujours trĂšs beau ; elle la salue :
« Anne, la paix soit avec toi.
10.3 â Tu priais ? Tu nâas donc jamais fini de prier ?
â La priĂšre me suffirait, mais je parle avec Dieu. Anne, tu ne peux savoir combien je le sens proche de moi. Plus que proche : dans mon cĆur. Que Dieu me pardonne un tel orgueil, mais je ne me sens pas seule. Tu vois ? LĂ se trouve le Saint des Saints, dans cette maison dâor et de neige, derriĂšre le double voile. Jamais aucun Ćil, si ce nâest celui du grand-prĂȘtre, ne peut se fixer sur le Propitiatoire sur lequel repose la gloire du Seigneur. Mais, moi, je nâai pas besoin de voir de toute mon Ăąme â qui le vĂ©nĂšre â ce Voile brodĂ© qui vibre au son des chants des vierges et des lĂ©Âvites, et qui sent lâencens prĂ©cieux, comme pour en percer lâĂ©paisseur et permettre de voir le TĂ©moignage. Bien sĂ»r, je le regarde ! Ne crains pas que je ne le regarde pas avec respect, comme tout fils dâIsraĂ«l. Ne crains pas que lâorgueil mâaveugle au point de me faire penser ce que je suis en train de dire. Je le regarde, et il nây a pas, dans tout le peuple de Dieu, de plus humble serviteur qui regarde avec plus dâhumilitĂ© la Maison du Seigneur que moi, car je suis convaincue dâĂȘtre la plus insignifiante de tous. Mais quâest-ce que je vois ? Un voile. A quoi je pense, au-delĂ du Voile ? A un tabernacle. Et Ă quoi, dans ce tabernacle ? Mais si je regarde le fond de mon cĆur, câest Dieu que je vois resplendir dans sa gloire dâamour et me dire : â Je tâaime. â Je lui rĂ©ponds : â Je tâaime â, et je fonds, je me renouvelle Ă chaque battement de cĆur en ce baiser rĂ©ciproqueâŠ
Je me tiens au milieu de vous, mes bien chĂšres maĂźtresses et compagnes, mais un cercle de flammes mâisole de vous. Dans ce cercle, il y a Dieu, et moi. Je vous vois Ă travers le Feu de Dieu, et câest ainsi que je vous aime⊠mais je ne peux vous aimer selon la chair, je ne pourrai jamais aimer personne selon la chair. Mon seul amour est celui qui mâaime selon lâesprit.
10.4 Je connais mon sort. La Loi sĂ©culaire dâIsraĂ«l veut que toute jeune fille devienne une Ă©pouse, et toute Ă©pouse une mĂšre. Mais, moi, sans dĂ©sobĂ©ir Ă la Loi, jâobĂ©is Ă la Voix qui me dit : â Je te veux. â Je suis vierge et je le resterai. Comment le pourrai-je ? Cette PrĂ©sence douce, invisible, qui est avec moi mây aidera, parce que câest elle qui le dĂ©sire. Je nâai pas peur. Je nâai plus ni pĂšre ni mĂšre⊠et seul lâEternel sait avec quelle douleur ce que jâavais dâhumain sâest consumĂ© : avec une douleur atroce. Câest donc Ă lui que jâobĂ©is aveuglĂ©ment. Je lâaurais mĂȘme fait contre la volontĂ© de mes parents, car la Voix mâapprend que celui qui veut la suivre doit passer outre la volontĂ© de ses parents : certes, ils sont des gardes aimants sur le chemin de ronde des remparts qui protĂšgent leur enfant et ils veulent les conduire au bonheur par leur chemin Ă eux⊠Mais ils ne savent pas quâil existe dâautres chemins qui conduisent Ă une joie infinie⊠Jâaurais abandonnĂ© vĂȘtements et manteau pour suivre la Voix qui me dit : â Viens, ma bien-aimĂ©e, mon Ă©pouse ! â Jâaurais tout quittĂ©. Les perles de mes larmes â car jâaurais pleurĂ© de devoir leur dĂ©sobĂ©ir â, les rubis de mon sang â car jâaurais mĂȘme dĂ©fiĂ© la mort pour suivre la Voix qui appelle â leur auraient montrĂ© quâil existe quelque chose de plus grand et de plus doux que lâamour dâun pĂšre et dâune mĂšre : la voix de Dieu. Mais sa volontĂ© mâa dĂ©gagĂ©e dĂ©sormais des liens de la piĂ©tĂ© filiale. Dâailleurs, ils ne mâauraient pas retenue. CâĂ©taient deux justes, et Dieu leur parlait certainement au fond du cĆur comme il me parle. Ils auraient suivi le chemin de la justice et de la vĂ©ritĂ©. Quand je pense Ă eux, je les vois dans la paix de lâattente auprĂšs des patriarches, et je hĂąte par mon sacrifice lâavĂšnement du Messie qui leur ouvrira les portes du Ciel. Câest moi qui me dirige sur la terre, ou plutĂŽt câest Dieu qui dirige sa pauvre servante en lui dictant ses commandements. Et je les accomplis, parce que câest lĂ toute ma joie. Quand lâheure sera venue, je dirai Ă mon Ă©poux mon secret⊠et il lâaccueillera.
â Mais, Marie⊠quels mots trouveras-tu pour le convaincre ? Tu auras contre toi lâamour dâun homme, la Loi et la vie.
â Jâaurai Dieu avec moi⊠Dieu ouvrira le cĆur de mon Ă©poux Ă la lumiĂšre⊠La vie perdra lâaiguillon des sens et deviendra une fleur qui exhalera le parfum de la charitĂ©.
10.5 Quant Ă la Loi⊠Anne, ne me traite pas de blasphĂ©matrice, mais je pense que la Loi va bientĂŽt changer. Qui le fera, puisquâelle est divine ? Le seul qui en ait le pouvoir, câest-Ă -dire Dieu. Je vous lâaffirme, le temps est plus proche que vous ne lâimaginez. En lisant Daniel, une grande lumiĂšre sâest faite en moi ; elle me venait du fond du cĆur, et mon intelligence a saisi le sens de ces paroles secrĂštes. Les soixante-dix semaines seront abrĂ©gĂ©es grĂące aux priĂšres des justes. Le nombre des annĂ©es sera-t-il donc changĂ© ? Non, la prophĂ©tie ne ment pas. Mais la mesure du temps prophĂ©tique ne se fonde pas sur la course du soleil, mais sur celle de la lune. Câest pourquoi je lâaffirme : â Lâheure est proche oĂč lâon entendra vagir le fils dâune vierge. â Ah, si seulement cette LumiĂšre qui mâaime voulait bien me dire â puisquâelle me dit tant de choses â oĂč se trouve lâheureuse vierge qui enfantera un fils Ă Dieu et le Messie Ă son peuple ! Je marcherais pieds nus et je parcourrais la terre, et rien ne mâarrĂȘterait, ni le froid ni le gel, ni la poussiĂšre ni la canicule, ni les bĂȘtes sauvages ni la faim, jusquâĂ ce que je la trouve et lui dise : â Accorde Ă ta servante et Ă la servante des serviteurs du Christ de vivre sous ton toit. Je tournerai la meule et le pressoir, mets-moi comme esclave Ă la meule, comme berÂgĂšre Ă ton troupeau, mets-moi Ă laver les langes de ton Enfant, aux cuisines, aux fours⊠oĂč tu voudras, mais accueille-moi. Que je le voie ! Que jâentende sa voix ! Que son regard se pose sur moi ! â Et si elle ne veut pas de moi, je me ferai mendiante Ă sa porte et je vivrai dâaumĂŽnes et de railleries, je coucherai dehors sous la canicule pour entendre la voix du Messie enfant et lâĂ©cho de ses Ă©clats de rire, ou simplement pour le voir passer⊠Un jour, peut-ĂȘtre recevrai-je de lui lâobole dâun pain⊠Ah, mĂȘme si la faim me torturait lâestomac au point que je me sente dĂ©faillir aprĂšs un si long jeĂ»ne, je ne mangerais pas de ce pain. Je le serrerais contre mon cĆur comme un sachet de perles et je lâembrasserais pour sentir le parfum de la main du Christ ; je nâaurais plus ni faim ni froid, parce que ce contact me procurerait extase et chaleur, extase et nourritureâŠ
10.6 â Tu devrais ĂȘtre la mĂšre du Christ, puisque tu lâaimes Ă ce point ! Câest pour cela que tu dĂ©sires rester vierge ?
â Oh, non ! Je ne suis que misĂšre et poussiĂšre. Je nâose lever les yeux vers la Gloire. Câest pour cela que, plus que le double Voile derriĂšre lequel, je le sais, se trouve la prĂ©sence invisible de YahÂvĂ©, jâaime regarder au-dedans de mon cĆur. LĂ -bas se trouve le Dieu terrible du SinaĂŻ. Mais ici, en moi, je vois notre PĂšre, un visage aimant qui me sourit et me bĂ©nit, parce que je suis aussi petite quâun oisillon que le vent soulĂšve sans en sentir le poids ; je suis aussi faible que du muguet sauvage qui ne sait que fleurir et sentir bon, et ne peut opposer au vent dâautre force que sa douceur parfumĂ©e et pure. Dieu, mon vent dâamour !
Ce nâest pas pour cette raison. Mais voici pourquoi : la puretĂ© que, du Ciel, il a choisie pour mĂšre et qui, sur la terre, lui parle de son PĂšre du Ciel, ne peut que plaire Ă celui qui naĂźtra de Dieu et dâune vierge, au Saint du TrĂšs-Saint. Si la Loi mĂ©ditait lĂ -dessus, si les rabbins, qui lâont amplifiĂ©e par toutes les subtilitĂ©s de leur enseignement, tournaient leur esprit vers des horizons plus Ă©levĂ©s, se plongeaient dans le surnaturel et laissaient de cĂŽtĂ© lâhumain et lâutile quâils recherchent en oubliant la Fin suprĂȘme, ils devraient orienter leur enseignement tout particuliĂšrement vers la puretĂ© pour que le Roi dâIsraĂ«l la trouve quand il viendra. A cĂŽtĂ© de lâolivier du Pacifique et des palmes du Triomphateur, rĂ©pandez des lys, une multitude de lysâŠ
Que de sang le Sauveur devra-t-il verser pour nous sauver ! Que de sang ! Telle la rosĂ©e dâun vase poreux, une pluie de sang tombera des milliers de blessures quâIsaĂŻe a vues sur lâHomme des douleurs. Que ce sang divin ne tombe pas lĂ oĂč il y a profanation et blasphĂšme, mais dans des coupes au parfum de puretĂ© qui le reçoivent et le recueillent pour le dĂ©verser sur les malades spirituels, sur les lĂ©preux de lâĂąme, sur ceux qui sont morts Ă Dieu. Offrez des lys, offrez des lys pour essuyer, avec la robe blanche des pĂ©tales purs, la sueur et les larmes du Christ ! Offrez des lys, offrez-lui des lys pour lâardeur de sa fiĂšvre de Martyr ! Ah, oĂč sera-t-il, ce lys qui te portera, qui Ă©tanchera ta soif, qui se teindra de ton sang, qui mourra de douleur en te voyant mourir et pleurera sur ton corps exsangue ? Oh ! Christ ! Oh ! Christ ! Mon soupir⊠»
En larmes, accablée, Marie se tait.
10.7 Anne garde le silence quelque temps puis, de sa voix blanche de femme ĂągĂ©e prise par lâĂ©motion, elle dit
« As-tu autre chose Ă mâenseigner, Marie ? »
Marie sursaute. Dans son humilité, elle doit croire que sa maßtresse lui fait un reproche, et elle dit :
« Oh, pardon ! Câest toi la maĂźtresse, moi je ne suis rien, mais cette parole me jaillit du cĆur. Jâai beau la surveiller pour ne pas parler, câest comme un fleuve impĂ©tueux qui rompt ses digues. Elle mâa saisie et a dĂ©bordĂ©. Ne tiens pas compte de mes paroles et mortifie ma prĂ©somption. Les paroles mystĂ©rieuses devraient rester dans lâarche secrĂšte du cĆur auquel Dieu, dans sa bontĂ©, accorde ce bienfait. Je le sais bien. Mais cette prĂ©sence invisible est si douce quâelle mâenivre⊠Anne, pardonne Ă ta petite servante ! »
Anne la serre sur son cĆur. Tout son vieux visage ridĂ© tremble et luit sous les pleurs. Ses larmes sâinsinuent dans ses rides comme le fait lâeau sur un terrain accidentĂ© avant de se changer en un marais tremblotant. Toutefois, la vieille maĂźtresse ne fait pas rire : bien au contraire, ses larmes font naĂźtre la plus grande vĂ©nĂ©ration.
Marie est dans ses bras, son petit visage serré sur la poitrine de sa vieille maßtresse, et tout finit comme cela.