Simon-Pierre sâavance pour rejoindre le groupe de JĂ©sus et demande :
« Allons-nous dâici Ă BethlĂ©em ? Jean dit que, la derniĂšre fois, vous aviez pris un autre chemin.
â Câest vrai, rĂ©pond JĂ©sus. Mais câĂ©tait parce que nous venions de JĂ©rusalem. Dâici, câest plus court. Au tombeau de Rachel, que les femmes veulent voir, nous nous sĂ©parerons comme vous lâavez dĂ©cidĂ© il y a un moment. Nous nous retrouverons ensuite Ă Bet-çur oĂč ma MĂšre dĂ©sire faire halte.
â Oui, câest ce que nous avons dit... mais ce serait si beau dây ĂȘtre tous... Ta MĂšre spĂ©cialement... car, enfin, la reine de BethlĂ©em et de la grotte, câest elle, et elle sait tout parfaitement... Entendu de sa bouche... ce serait diffĂ©rent, voilĂ . »
Jésus sourit en regardant Simon qui insinue doucement son désir.
« Quelle grotte, pÚre ? demande Marziam.
â La grotte oĂč est nĂ© JĂ©sus.
â Oh ! Câest beau ! Jây vais moi aussi !
â Ce serait vraiment beau ! Interviennent Marie, femme dâAlphĂ©e, et SalomĂ©.
â TrĂšs beau !... Ce serait revenir en arriĂšre... Ă lâĂ©poque oĂč le monde tâignorait, câest vrai, mais ne te haĂŻssait pas encore... Ce serait retrouver lâamour des simples qui ne surent que croire et aimer, avec humilitĂ© et foi... Ce serait dĂ©poser ce fardeau dâamertume qui me pĂšse sur le coeur depuis que je te sais ainsi haĂŻ, le dĂ©poser lĂ dans ta crĂšche... Elle doit avoir encore gardĂ© la douceur de ton regard, de ta respiration, de ton sourire incertain... et tout cela me caresserait le coeur... Il est rempli dâune telle amertume ! »
Marie parle doucement, dâune voix empreinte de dĂ©sir et de tristesse.
« Dans ce cas, nous y allons, Maman. A toi de nous conduire. Aujourdâhui tu es la MaĂźtresse et moi lâenfant qui apprend.
â Oh, mon Fils ! Non ! Tu es toujours le MaĂźtre...
â Non, Maman. Simon-Pierre a raison : sur la terre de BethlĂ©em, câest toi qui es la Reine. Ce fut ton premier chĂąteau. Marie, descendante de David, conduis ce petit peuple Ă ta demeure. »
Judas allait parler, mais il prĂ©fĂšre se taire. JĂ©sus, qui reÂmarque son attitude et lâinterprĂšte, dit :
« Si lâun dâentre vous, Ă cause de la fatigue ou pour quelque autre raison, ne veut pas venir, quâil poursuive librement sa route vers Bet-çur. »
Mais tous gardent le silence.
207.2 Ils continuent leur route par la fraĂźche vallĂ©e orientĂ©e dâest en ouest, puis ils tournent lĂ©gĂšrement vers le nord, longent une colline qui se dresse lĂ et rejoignent ainsi la route qui mĂšne de JĂ©rusalem Ă BethlĂ©em, justement Ă cĂŽtĂ© du cube que surmonte le dĂŽme arrondi du tombeau de Rachel. Tous sâapprochent pour prier avec respect.
« Nous nous sommes arrĂȘtĂ©s ici, Joseph et moi. Tout est comme Ă lâĂ©poque. Il nây a que la saison qui diffĂšre : câĂ©tait alors une froide journĂ©e de Casleu. Il avait plu et les routes Ă©taient devenues boueuses, puis il sâĂ©tait levĂ© un vent glacial et peut-ĂȘtre avait-il gelĂ© pendant la nuit. Les chemins sâĂ©taient durcis mais, sillonnĂ©s par des chars et par la foule, ils ressemblaient tous Ă une mer couverte de trous, si bien que mon petit Ăąne se fatiguait beaucoup...
â Pas toi, MĂšre ?
â Oh moi, je tâavais, toi !... »
Son regard exprime un tel bonheur que câen est Ă©mouvant. Puis elle reprend la parole :
« La nuit tombait et Joseph Ă©tait trĂšs soucieux... Un vent cinglant se levait et ne cessait de se renforcer... Les gens se hĂątaient vers BethlĂ©em, on se heurtait, et plusieurs prenaient Ă partie mon petit Ăąne qui avançait bien lentement, cherchant oĂč il devait mettre les sabots... Il semblait savoir que tu Ă©tais lĂ ... et que tu sommeillais pour la derniĂšre fois dans le berceau de mon sein. Il faisait froid... mais moi, je brĂ»lais. Je te sentais arriver... Arriver ? Tu pourrais dire : â Cela fait neuf mois que jâĂ©tais lĂ , Maman. â Certes, mais Ă ce moment-lĂ , câĂ©tait comme si tu descendais des Cieux. Les Cieux sâabaissaient jusquâĂ moi et jâen voyais les splendeurs... Je voyais la DivinitĂ© brĂ»ler de la joie de ta naissance toute proche, et ces feux me pĂ©nĂ©traient, mâincendiaient, mâabstrayaient... de tout... Froid... vent... foule... tout cela nâĂ©tait rien ! Je voyais Dieu... De temps Ă autre, avec effort, je rĂ©ussissais Ă ramener mon esprit sur la terre et je souriais Ă Joseph qui craignait pour moi le froid et la fatigue ; il guidait le petit Ăąne de peur dâun faux pas et mâenveloppait dans une couverture pour que je ne prenne pas froid... Mais il ne pouvait rien arriver. Je ne sentais pas les secousses. Jâavais lâimpression dâavancer sur un chemin dâĂ©Âtoiles, au milieu de nuĂ©es Ă©clatantes que soutenaient les anges... Et je souriais... Dâabord Ă toi... A travers les barriĂšres de la chair, je te regardais dormir, tes petits poings serrĂ©s dans ton petit lit de roses vivantes, mon bouton de lys... Puis je souriais Ă mon Ă©poux si affligĂ©, si affligĂ©, pour lâencourager... et aussi aux gens qui ne savaient pas que dĂ©jĂ ils respiraient dans lâaura du Sauveur...
Nous nous sommes arrĂȘtĂ©s prĂšs du tombeau de Rachel pour que le petit Ăąne se repose un moment et pour manger un peu de pain et dâolives, nos provisions de pauvres. Mais je nâavais pas faim. Je ne pouvais pas avoir faim... Ma joie me nourrissait...
207.3 Nous reprĂźmes notre route... Venez, que je vous montre oĂč nous avons rencontrĂ© le berger... Ne craignez pas que je me trompe. Je revis cette heure et je retrouve chaque endroit car je vois tout Ă travers une grande lumiĂšre angĂ©lique. Peut-ĂȘtre les multitudes des anges sont-elles de nouveau ici, dans leur lumineuse puretĂ©, invisibles pour les corps mais bien visibles pour les Ăąmes. Tout se dĂ©couvre et tout est indiquĂ©. Eux, ils ne peuvent se tromper, et ils me conduisent... pour ma joie et la vĂŽtre. Voici : câest de ce champ-ci Ă celui-lĂ que vint Elie avec ses brebis, et Joseph lui demanda du lait pour moi. Et câest ici, dans ce prĂ©, que nous nous sommes arrĂȘtĂ©s pendant quâil trayait le lait chaud et nourrissant et quâil donnait ses conseils Ă Joseph. Venez, venez... Voici le sentier du dernier vallon avant BethlĂ©em. Nous lâavons pris parce que la route principale aux abords de BethlĂ©em Ă©tait encombrĂ©e de gens et de montures...
207.4 Voici BethlĂ©em. Oh ! ChĂšre, trĂšs chĂšre terre de mes pĂšres qui mâas donnĂ© le premier baiser de mon Fils ! Tu es ouverte, bonne et odorante comme le pain dont tu portes le nom, pour donner le vrai Pain au monde qui meurt de faim ! Tu mâas embrassĂ©e, toi en qui demeure lâamour maternel de Rachel, comme une mĂšre, terre sainte de la BethlĂ©em de David, premier temple Ă©levĂ© au Sauveur, Ă lâEtoile du matin nĂ©e de Jacob pour indiquer la route des Cieux Ă toute lâhumanitĂ© ! Regardez comme la ville est belle en ce printemps ! Mais autrefois aussi, malgrĂ© la nuditĂ© des champs et des vignes, elle Ă©tait belle ! Un lĂ©ger voile de givre faisait resplendir les branches nues et elles se couvraient dâune poussiĂšre de diamants comme si elles Ă©taient enveloppĂ©s dans un impalpable voile de paradis. La cheminĂ©e de chaque maison fumait pour le repas tout proche et la fumĂ©e, sâĂ©levant par degrĂ©s jusquâĂ ce sommet, montrait la ville elle-mĂȘme toute voilĂ©e...
Tout Ă©tait chaste, recueilli, en attente... de toi, de toi, mon Fils ! La terre te sentait venir... Et les habitants de BethlĂ©em tâont peut-ĂȘtre senti eux aussi, car ils ne sont pas mĂ©chants, malgrĂ© ce que vous pensez. Ils ne pouvaient pas nous abriter... Dans les maisons honnĂȘtes et bonnes de BethlĂ©em sâentassaient, arrogants comme toujours, sourds et orgueilleux, ceux qui maintenant le sont restĂ©s ; eux, ils ne pouvaient te sentir... Combien de pharisiens, de sadducĂ©ens, dâhĂ©rodiens, de scribes, dâessĂ©niens il y avait ! Si leur coeur est aujourdâhui fermĂ©, cela vient encore de leur duretĂ© de coeur dâalors. Ce soir-lĂ , ils ont fermĂ© leur coeur Ă lâamour envers leur pauvre soeur... Ils sont restĂ©s dans les tĂ©nĂšbres, et y demeurent encore. Ils ont repoussĂ© Dieu dĂšs cet instant, en repoussant loin dâeux lâamour du prochain.
207.5 Venez. Allons Ă la grotte. Il est inutile dâentrer dans la ville. Les plus grands amis de mon Enfant nây sont plus. La nature, cette amie, nous suffit, avec ses pierres, sa petite riviĂšre, son bois pour faire du feu... la nature qui a senti venir son Seigneur... VoilĂ , venez en sĂ»retĂ©. On tourne ici... Voici les ruines de la tour de David. Ah ! Elles me sont plus chĂšres quâun palais de roi ! Ruines bĂ©nies ! Ruisseau bĂ©ni ! Arbre bĂ©ni que, comme par miracle, le vent a dĂ©pouillĂ© de branches en grand nombre pour que nous trouvions du bois et puissions faire du feu ! »
Marie descend rapidement vers la grotte, franchit le ruisseau sur une planche qui sert de pont, court Ă lâemplacement qui se trouve devant les ruines et tombe Ă genoux sur le seuil de la grotte. Elle se penche et en baise le sol. Tous les autres la suivent. Ils sont Ă©mus... Lâenfant, qui ne la quitte pas un instant, semble Ă©couter une merveilleuse histoire et ses yeux noirs boivent les paroles et les gestes de Marie sans en perdre un seul.
Marie se relĂšve et entre en disant :
« Tout est restĂ© comme autrefois ! Mais il faisait nuit, Ă cette Ă©poque... Joseph fit de la lumiĂšre Ă mon entrĂ©e. Câest alors seulement, en descendant de lâĂąne, que je sentis Ă quel point jâĂ©tais fatiguĂ©e et gelĂ©e... Un boeuf nous salua, jâallai Ă lui pour sentir un peu de chaleur, pour mâappuyer contre le foin... LĂ oĂč je suis, Joseph Ă©tendit du foin pour me faire un lit et le sĂ©cha pour moi comme pour toi, mon Fils, Ă la flamme allumĂ©e dans ce coin... car, par amour, cet ange quâĂ©tait mon Ă©poux Ă©tait bon comme un pĂšre... Et nous tenant par la main, comme deux frĂšres perdus dans lâobscuritĂ© de la nuit, nous avons mangĂ© du pain et du fromage, puis il alla de ce cĂŽtĂ© alimenter le feu, et ĂŽta son manteau pour boucher lâouverture... En rĂ©alitĂ©, il fit tomber un voile devant la gloire de Dieu qui descendait des Cieux, toi, mon JĂ©sus... et je restai sur le foin, dans la tiĂ©deur des deux animaux, enveloppĂ©e dans mon manteau et dans la couverture de laine... Mon cher Ă©poux... En cette heure dâanxiĂ©tĂ© oĂč jâĂ©tais seule devant le mystĂšre de ma premiĂšre maternitĂ©, toujours pleine dâinconnu pour une femme et, pour moi, dans mon unique maternitĂ©, remplie aussi du mystĂšre quâallait ĂȘtre la vision du Fils de Dieu Ă©mergeant dâune chair mortelle, lui, Joseph, fut pour moi une mĂšre, il fut un ange... mon rĂ©confort... Ă cette Ă©poque comme toujours...
207.6 Le silence et le sommeil enveloppĂšrent ensuite le Juste... pour quâil ne voie pas ce qui Ă©tait pour moi le baiser quotidien de Dieu... Alors, aprĂšs cet intermĂšde des nĂ©cessitĂ©s humaines, survinrent pour moi les flots sans mesure de lâextase arrivant de la mer paradisiaque, qui me soulevaient de nouveau sur des crĂȘtes lumineuses toujours plus Ă©levĂ©es, et mâemportĂšrent avec eux, tout en haut, dans un ocĂ©an de lumiĂšre, de lumiĂšre, de joie, de paix, dâamour jusquâĂ ce que je me trouve perdue dans la mer de Dieu, du sein de Dieu... Jâentendis encore une voix de la terre : â Tu dors, Marie ? â, mais si lointaine... Un Ă©cho, un souvenir de la terre... si faible que lâĂąme nâen est pas touchĂ©e... je ne sais quelle rĂ©ponse jây fis pendant que je ne cessais de mâĂ©lever dans cet abĂźme de feu, de bĂ©atitude infinie, dâavant-goĂ»t de Dieu... jusquâĂ lui, jusquâĂ lui... Oh ! Mais est-ce toi qui es nĂ©, ou est-ce moi qui suis nĂ©e de la splendeur trinitaire, cette nuit-lĂ ? Est-ce moi qui tâai donnĂ©, ou toi qui mâas aspirĂ©e pour me donner ? Je ne sais pas...
Puis vint la descente, de choeur en choeur, dâastre en astre, de nuage en nuage, douce, lente, bienheureuse, tranquille comme celle dâune fleur quâun aigle a emmenĂ©e dans les hauteurs et quâil a laissĂ©e tomber, et qui redescend lentement sur les ailes de lâair, embellie par une pluie de pierres prĂ©cieuses, par une parcelle dâarc-en-ciel dĂ©robĂ©e au ciel, et qui se retrouve sur sa terre natale... Mon diadĂšme, câest toi ! Toi, sur mon coeur...
MâĂ©tant assise ici, aprĂšs tâavoir adorĂ© Ă genoux, je tâai aimĂ©. Enfin, jâai pu tâaimer sans la barriĂšre de la chair ; je me suis levĂ©e pour te porter Ă lâamour de celui qui, comme moi, Ă©tait digne de tâaimer dans les premiers. Et ici, entre ces deux rustiques colonnes, je tâai offert au PĂšre. Et, ici, tu as reposĂ© pour la premiĂšre fois sur le coeur de Joseph... Je tâai ensuite emmaillotĂ© et, ensemble, nous tâavons dĂ©posĂ© ici... Je te berçais pendant que Joseph sĂ©chait le foin Ă la flamme et le tenait au chaud en le mettant sur sa poitrine. A cet endroit, nous tâadorions tous deux, penchĂ©s sur toi comme moi maintenant, pour boire ta respiration, pour voir Ă quel anĂ©antissement peut conduire lâamour, pour verser les larmes que lâon verse sĂ»rement au Ciel sous lâeffet de la joie inĂ©puisable de voir Dieu. »
207.7 Marie est allĂ©e et venue pendant cette Ă©vocation, indiquant les endroits, haletante dâamour, une larme scintillant dans ses yeux bleus et un sourire de joie sur les lĂšvres ; elle se penche rĂ©ellement sur son JĂ©sus qui sâest assis sur une grosse pierre pendant cette Ă©vocation, et elle embrasse ses cheveux en pleurant et adorant comme alors...
« Et puis les bergers... Ă lâintĂ©rieur, ici, pour adorer de toute leur Ăąme pleine de bontĂ©, accompagnĂ©s du grand soupir de la terre qui entrait avec eux et de leur odeur dâhommes, de troupeaux, de foin ; et au-dehors, partout, il y avait des anges pour tâadorer par leur amour, par leurs chants quâaucune crĂ©ature humaine ne saurait rĂ©pĂ©ter, et par lâamour des Cieux, par lâatmosphĂšre des Cieux qui entrait avec eux, et quâils apportaient avec leur Ă©clat... Ta naissance, bĂ©ni !... »
Marie sâest agenouillĂ©e auprĂšs de son Fils ; elle pleure dâĂ©motion, la tĂȘte appuyĂ©e sur ses genoux. Pendant quelques instants, personne nâose parler. Plus ou moins Ă©mues, les personnes prĂ©sentes regardent autour dâelles comme si, au milieu des araignĂ©es et des cailloux rugueux, elles espĂ©raient voir le spectacle de la scĂšne dĂ©crite...
Marie se ressaisit et dit :
« VoilĂ , je vous ai racontĂ© la naissance de mon Fils dans son infinie simplicitĂ© et son infinie grandeur, avec mon coeur de femme, pas avec la sagesse dâun maĂźtre. Il nây a rien dâautre, car ce fut la chose la plus grande de la terre, cachĂ©e sous les apparences les plus communes.
207.8 â Mais le lendemain ? Et ensuite ? demandent plusieurs dâentre eux, dont les deux Marie.
â Le lendemain ? Câest trĂšs simple : jâĂ©tais la mĂšre qui allaite son bĂ©bĂ©, le lave et lâemmaillote comme le font toutes les mĂšres. Je chauffais lâeau puisĂ©e au ruisseau sur le feu allumĂ© au-dehors, lĂ , pour que la fumĂ©e ne fasse pas pleurer ses deux yeux bleus ; puis, dans le coin le plus abritĂ©, dans un vieux baquet, je lavais mon enfant et je lui mettais des langes frais. Jâallais Ă la riviĂšre laver ses langes et je les Ă©tendais au soleil... et puis, joie entre les joies, je lui donnais le sein, et il tĂ©tait, prenait des couleurs, Ă©tait heureux... Le premier jour, Ă lâheure la plus chaude, je suis allĂ©e mâasseoir lĂ -dehors pour bien le voir. Ici, le jour filtre sans entrer, et la lumiĂšre et la flamme donnaient un aspect Ă©trange aux choses. Je suis sortie, au soleil... et jâai regardĂ© le Verbe incarnĂ©. La MĂšre a alors connu son Fils et la servante de Dieu son Seigneur. Et je fus femme et adoratrice... Puis la maison dâAnne... les journĂ©es passĂ©es auprĂšs du berceau, ses premiers pas, ses premiers mots... Mais cela vint plus tard, en son temps... Et rien, rien ne fut semblable Ă lâheure de ta naissance... Ce nâest quâen revenant Ă Dieu que je retrouverai cette plĂ©nitude...
â pourtant... partir ainsi, au dernier moment ! Quelle imprudence ! Pourquoi ne pas avoir attendu ? Le dĂ©cret prĂ©voyait un dĂ©lai pour des cas exceptionnels comme une naissance ou une maladie. Câest ce quâAlphĂ©e a dit, intervient Marie, femme dâAlphĂ©e.
â Attendre ? Oh, non ! Ce soir-lĂ , quand Joseph mâapporta la nouvelle, toi et moi, mon Fils, nous avons tressailli de joie. CâĂ©tait lâappel... Car câĂ©tait ici, et ici seulement, que tu devais naĂźtre, comme les prophĂštes lâavaient annoncĂ©. Et ce dĂ©cret imprĂ©vu fut comme un acte de pitiĂ© du Ciel pour effacer chez Joseph jusquâau souvenir de son soupçon. CâĂ©tait celui que jâattendais, pour toi, pour lui, pour le monde juif comme pour le monde Ă venir, jusquâĂ la fin des siĂšcles. CâĂ©tait annoncĂ©. Et cela se produisit conformĂ©ment Ă ce qui Ă©tait annoncĂ©. Attendre ! Est-ce que lâĂ©pouse peut retarder son rĂȘve nuptial ? Pourquoi attendre ?
â Mais... Ă cause de tout ce qui pouvait arriver..., rĂ©pond Marie, femme dâAlphĂ©e.
â Je nâavais aucune crainte. Je me reposais sur Dieu.
â Mais savais-tu que tout allait se passer ainsi ?
â Personne ne me lâavait dit, et moi, je nây pensais pas du tout, au point que, pour rassurer Joseph, je lâai laissĂ© penser â et vous aussi â quâil y avait encore du temps avant la naissance. Mais moi, je savais que ce serait pendant la fĂȘte des LumiĂšres que la LumiĂšre du monde naĂźtrait.
â Et toi, mĂšre, pourquoi nâas-tu pas plutĂŽt accompagnĂ© Marie ? Et pourquoi mon pĂšre nây a-t-il pas pensĂ© ? Vous auriez dĂ» venir ici, vous aussi. Pourquoi ne sommes-nous pas tous venus ? demande sĂ©vĂšrement Jude.
â Ton pĂšre avait dĂ©cidĂ© de venir aprĂšs les EncĂ©nies, et il lâa dit Ă son frĂšre, mais Joseph nâa pas voulu attendre.
â Mais toi, du moins... insiste Jude.
â Ne lui fais pas de reproches. Câest dâun commun accord que nous avons trouvĂ© juste de laisser tomber un voile sur le mystĂšre de cette naissance.
â Mais, avec ces signes, Joseph savait-il quâelle allait survenir ? Si, toi, tu lâignorais, pouvait-il le savoir, lui ?
â Nous ne savions rien, sauf quâil devait naĂźtre.
â Et alors ?
â Alors, ce fut la Sagesse divine qui nous conduisit ainsi, comme câĂ©tait juste. La naissance de JĂ©sus, sa prĂ©sence dans le monde, devait apparaĂźtre privĂ©e de tout aspect Ă©tonnant, qui aurait excitĂ© Satan... Et vous voyez que lâanimositĂ© actuelle de BethlĂ©em Ă lâĂ©gard du Messie est une consĂ©quence de la premiĂšre manifestation du Christ. La haine du dĂ©mon utilisa cette rĂ©vĂ©lation pour faire rĂ©pandre le sang et, par le sang rĂ©pandu, rĂ©pandre la haine.
Es-tu content, Simon-Pierre ? Tu ne dis rien et câest Ă peine si tu respiresâŠ
â Tellement content⊠à tel point quâil me semble ĂȘtre hors du monde, dans un lieu encore plus saint que si jâĂ©tais au-delĂ du velarium du Temple⊠Tellement content que⊠que, maintenant que je tâai vue Ă cet endroit, et avec la lumiĂšre dâalors, je crains de tâavoir traitĂ©e, avec respect, certes, comme une grande femme, mais toujours comme une femme. DĂ©sormais⊠dĂ©sormais je nâoserai plus te dire comme avant : â Marie. â Tu Ă©tais auparavant pour moi la MĂšre de mon MaĂźtre. Maintenant, maintenant je tâai vue au sommet de ces flots cĂ©lestes, je tâai vue comme une Reine et moi, misĂ©rable, voici ce que je fais de cet esclave que je suis. »
Et il se jette Ă terre, en baisant les pieds de Marie.
Câest maintenant JĂ©sus qui parle :
« Simon, relÚve-toi, et viens ici, tout prÚs de moi. »
Pierre va à gauche de Jésus car Marie est à sa droite.
« Que sommes-nous, maintenant ? demande Jésus.
â Nous ? Mais nous sommes JĂ©sus, Marie et Simon.
â Câest bien, mais combien sommes-nous ?
â Trois, MaĂźtre.
â Une trinitĂ©, donc. Un jour[4], au Ciel, il vint une pensĂ©e Ă la divine TrinitĂ© : â Il est temps que le Verbe aille sur la terre â, et, dans un frĂ©missement dâamour, le Verbe vint sur la terre. Il se sĂ©para donc du PĂšre et de lâEsprit Saint. Il vint Ćuvrer sur la terre. Au Ciel, les deux Personnes divines qui Ă©taient restĂ©es contemplĂšrent les Ćuvres du Verbe et restaient plus unies que jamais pour rĂ©pandre la PensĂ©e et lâAmour afin dâaider la Parole qui Ćuvrait sur la terre. Un jour viendra oĂč cet ordre arrivera du Ciel : â Câest le moment de revenir, car tout est accompli â ; alors le Verbe retournera au Ciel, ainsi⊠(JĂ©sus fait un pas en arriĂšre en laissant Marie et Pierre Ă leur place) et, du haut des Cieux, il contemplera les Ćuvres des deux restĂ©s sur la terre. Ceux-ci, en un mouvement saint, sâuniront plus que jamais pour associer le pouvoir Ă lâamour et en faire le moyen dâaccomplir le dĂ©sir du Verbe : la rĂ©demption du monde par lâenseignement continu de son Eglise. Et le PĂšre, le Fils et lâEsprit Saint feront de leur rayonnement une chaĂźne pour resserrer toujours plus les deux qui seront restĂ©s sur terre : ma MĂšre, lâamour ; toi, le pouvoir. Tu devras donc bien traiter Marie en reine, oui, mais sans ĂȘtre un esclave. Es-tu dâaccord ?
â Je suis dâaccord avec tout ce que tu veux. Je suis anĂ©anti ! Moi, le pouvoir ? Ah, si je dois ĂȘtre le pouvoir, alors oui, je dois mâappuyer sur elle ! Oh, MĂšre de mon Seigneur ! Ne mâabandonne jamais, jamais, jamaisâŠ
â Nâaie pas peur. Je te tiendrai toujours par la main, comme cela, comme je le faisais avec mon BĂ©bĂ© jusquâĂ ce quâil soit capable de marcher tout seul.
â Et aprĂšs ?
â AprĂšs, je te soutiendrai par la priĂšre. Allons, Simon, ne doute jamais de la puissance de Dieu. Je nâen ai pas doutĂ©, moi, ni Joseph. Toi non plus, tu ne dois pas douter. Dieu nous donne son secours, heure aprĂšs heure, si nous restons humbles et fidĂšlesâŠ