26.3 Un coup frappĂ© Ă©nergiquement Ă la porte de la maison fait sursauter Marie. Elle pose de cĂŽtĂ© sa quenouille et son fuseau et se lĂšve pour aller ouvrir. Son vĂȘtement a beau ĂȘtre souple et ample, il ne parvient pas Ă dissimuler la rondeur de son bassin.
Elle se trouve face Ă Joseph. Marie pĂąlit jusquâaux lĂšvres. Son visage ressemble maintenant Ă une hostie tant il est exsangue. Le regard de Marie est triste et interrogatif. Le regard de Joseph paraĂźt suppliant. Ils se regardent en silence. Enfin, Marie parle :
« A cette heure-ci, Joseph ? Tu as besoin de quoi que ce soit ? Que veux-tu me dire ? Viens. »
Joseph entre et referme la porte. Il ne dit toujours rien.
« Parle, Joseph, quâest-ce que tu veux ?
â Ton pardon. »
Joseph sâincline comme sâil voulait sâagenouiller, mais Marie, qui ne le touche habituellement quâavec beaucoup de rĂ©serve, le saisit rĂ©solument par les Ă©paules et lâen empĂȘche.
Le visage de Marie change plusieurs fois de couleur, il est tantĂŽt rouge, tantĂŽt aussi blanc que neige comme avant.
« Mon pardon ? Je nâai rien Ă te pardonner, Joseph. Je dois seulement te remercier encore pour tout ce que tu as fait ici en mon absence et pour lâamour que tu me portes. »
Joseph la regarde, et je vois deux grosses larmes se former dans la cavitĂ© de son oeil profond, y rester comme sur le bord dâun vase puis rouler sur ses joues et sa barbe.
« Pardon, Marie. Jâai manquĂ© de confiance en toi. Maintenant, je sais. Je suis indigne dâavoir un tel trĂ©sor. Jâai manquĂ© de charitĂ©, je tâai accusĂ©e dans mon coeur, je tâai accusĂ©e sans justice parce que je ne tâavais pas demandĂ© la vĂ©ritĂ©. Jâai fautĂ© envers la Loi de Dieu en ne tâaimant pas comme je me serais aimĂ©...
â Oh non, tu nâas pas pĂ©chĂ© !
â Si, Marie. Si jâavais Ă©tĂ© accusĂ© dâun tel crime, je me serais dĂ©fendu. Toi... Je ne tâai pas permis de te dĂ©fendre, car jâallais prendre des dĂ©cisions sans tâinterroger. Jâai pĂ©chĂ© contre toi en te faisant lâoffense dâun soupçon. Un soupçon, câest dĂ©jĂ une offense, Marie. Celui qui suspecte ne sait pas. Moi, je ne tâai pas connue comme je lâaurais dĂ». Mais pour la douleur que jâai endurĂ©e... trois jours de supplice, pardonne-moi, Marie.
â Je nâai rien Ă te pardonner. Câest Ă moi, au contraire, de te demander pardon pour la souffrance que je tâai causĂ©e.
â Ah oui, quelle souffrance, quelle souffrance ! Vois, ce matin, on mâa dit que jâavais des cheveux blancs aux tempes et des rides sur le visage. Ces journĂ©es mâont fait vieillir de dix ans ! 26.4 Mais pourquoi, Marie, as-tu Ă©tĂ© humble au point de cacher ta gloire, Ă moi ton Ă©poux, et permettre ainsi que je te suspecte ? »
Joseph nâest pas Ă genoux, mais il est si penchĂ© que cela revient au mĂȘme. Marie pose sa main sur sa tĂȘte et sourit. On dirait quâelle lâabsout. Elle dit alors :
« Si mon humilitĂ© nâavait pas Ă©tĂ© aussi parfaite, je nâaurais pas mĂ©ritĂ© de concevoir le TrĂšs-Haut, qui vient effacer le pĂ©chĂ© dâorgueil qui a dĂ©truit lâhomme. Dâailleurs, je nâai fait quâobĂ©ir... Câest Dieu qui mâa demandĂ© cette obĂ©issance... Elle mâa tellement coĂ»tĂ©... pour toi, pour la souffrance que tu allais Ă©prouver. Mais il fallait que je me taise. Je suis la servante de Dieu, et les serviteurs ne discutent pas les ordres quâils reçoivent : ils les exĂ©cutent, Joseph, mĂȘme si cela leur fait verser des larmes de sang. »
A ces mots, Marie pleure doucement, si doucement que Joseph, qui est tout inclinĂ©, ne sâen rend pas compte avant quâune larme ne tombe par terre. Il lĂšve alors la tĂȘte et â câest bien la premiĂšre fois que je le vois faire ce geste â, il serre les petites mains de Marie dans ses mains fortes et hĂąlĂ©es et dĂ©pose un baiser au bout de ses doigts fins et roses, qui sortent comme autant de boutons de pĂȘcher de lâĂ©treinte des mains de Joseph.
26.5 « Maintenant, il va falloir faire face, parce que... »
Joseph ne termine pas sa phrase, mais contemple le corps de Marie qui rougit comme une pivoine et sâassied aussitĂŽt pour ne pas exposer davantage ses formes au regard qui lâobserve.
« Il faudra faire vite. Je viendrai ici... Nous accomplirons le rite du mariage... la semaine prochaine, ça te va ?
â Tout ce que tu fais est bien, Joseph. Tu es le chef de famille, et moi je suis ta servante.
â Non, câest moi qui suis ton serviteur. Je suis le bienheureux serviteur de mon Seigneur qui grandit dans ton sein. Tu es bĂ©nie entre toutes les femmes dâIsraĂ«l. Nous aviserons ta parentĂ© ce soir mĂȘme. Et aprĂšs... quand je serai ici, nous travaillerons pour tout prĂ©parer Ă sa venue... Ah, comment recevoir Dieu chez moi ? Tenir Dieu dans mes bras ? Je vais en mourir de joie ! Je ne pourrai jamais le toucher !
â Tu le pourras, comme moi, avec la grĂące de Dieu.
â Mais toi, câest toi. Moi, je ne suis quâun pauvre homme, le plus pauvre des fils de Dieu...
â JĂ©sus vient pour nous, les pauvres, pour nous rendre riches en Dieu, il vient chez nous deux parce que nous sommes les plus pauvres et que nous le reconnaissons. RĂ©jouis-toi, Joseph. La race de David a le Roi quâelle attendait et notre maison devient plus somptueuse que le palais de Salomon : le Ciel, en effet, y sera prĂ©sent et nous partagerons avec Dieu le secret de paix que les hommes connaĂźtront plus tard. Il grandira au milieu de nous, nos bras serviront de berceau au RĂ©dempteur qui sâannonce et notre fatigue lui procurera sa nourriture... Oh, Joseph, nous entendrons la voix de Dieu nous appeler â pĂšre et mĂšre ! â Ah... »
Marie pleure de joie, et ce sont des larmes de bonheur. Joseph, agenouillĂ© Ă ses pieds dĂ©sormais, pleure lui aussi ; sa tĂȘte est presque cachĂ©e dans lâample vĂȘtement de Marie qui descend en plis sur le pauvre carrelage de la piĂšce.
La vision sâarrĂȘte lĂ .