27.2 Joseph entre. Jâai lâimpression quâil revient du village, parce quâil entre par la porte extĂ©rieure et non par celle de lâatelier. Marie lĂšve la tĂȘte et lui sourit. Joseph lui rend son sourire. Mais il me semble se forcer un peu, comme sâil Ă©tait prĂ©occupĂ©. Marie lâobserve dâun air interrogateur, puis elle se lĂšve pour prendre le manteau que Joseph est en train dâenlever et le met sur un coffre.
Joseph sâassied prĂšs de la table. Il y pose un coude, la tĂȘte sur une main pendant que, de lâautre, il se tripote la barbe dâun air soucieux.
« As-tu quelque chose qui tâennuie, demande Marie. Est-ce que je peux te consoler ?
â Tu es toujours ma consolation, Marie. Mais, cette fois-ci, jâai un gros souci... pour toi.
â Pour moi, Joseph ? De quoi sâagit-il donc ?
â On a affichĂ© un Ă©dit sur la porte de la synagogue. Câest un ordre de recensement de tous les Palestiniens. Il faut aller se faire inscrire Ă son lieu dâorigine. Il va nous falloir nous rendre Ă BethlĂ©em...
27.3 â Oh ! Lâinterrompt Marie en posant une main sur son ventre.
â Cela te bouleverse, nâest-ce pas ? Câest pĂ©nible, je le sais.
â Non, Joseph, ce nâest pas cela. Je pense... je pense Ă lâEcriÂture sainte : Rachel, mĂšre de Benjamin et femme de Jacob dont doit naĂźtre lâEtoile, le Sauveur. Rachel ensevelie Ă BethlĂ©em dont il est dit : â Et toi, BethlĂ©em Ephrata, le plus petit des clans de Juda, câest de toi que naĂźtra celui qui doit rĂ©gner sur IsraĂ«l. â Celui qui doit rĂ©gner sur IsraĂ«l a Ă©tĂ© promis Ă la descendance de David. Il naĂźtra lĂ -bas...
â Crois-tu... crois-tu que le moment est dĂ©jĂ venu ? Ah ! comment allons-nous faire ? »
Joseph est complÚtement désemparé. Il porte sur Marie un regard de pitié.
Elle sâen aperçoit et sourit. En fait, elle se sourit Ă elle-mĂȘme plutĂŽt quâĂ lui. Câest un sourire qui semble vouloir dire : â Câest un homme, un juste, mais un homme. Il voit les choses en homme, il pense en homme. Aie pitiĂ© de lui, mon Ăąme, et amĂšne-le Ă considĂ©rer les choses dâun point de vue spirituel. â Mais sa bontĂ© la pousse Ă le rassurer. Elle ne ment pas, mais elle dissipe sa prĂ©occupation.
« Je ne sais pas, Joseph. Câest pour trĂšs bientĂŽt, mais le Seigneur ne pourrait-il pas repousser ce moment pour tâenlever ce souci ? Il peut tout. Ne crains rien.
â Mais le voyage ! Et la foule ! Trouverons-nous de quoi nous loger convenablement ? Aurons-nous le temps de revenir ? Et si... si tu dois ĂȘtre mĂšre lĂ -bas, comment ferons-nous ? Nous nây avons pas de maison. Nous nây connaissons plus personne...
â Nâaie pas peur. Tout se passera bien. Dieu fait trouver un refuge Ă lâanimal qui doit avoir son petit. Voudrais-tu quâil nâen fasse pas autant pour son Messie ? Faisons-lui confiance. Nâest-ce pas ? Faisons-lui toujours confiance. Plus lâĂ©preuve est forte, plus nous devons lui faire confiance. Comme deux enfants, mettons notre main dans celle du PĂšre. Câest lui qui nous guide. Soyons-lui tout abandonnĂ©s. Vois avec quel amour il nous a conduits jusquâici. Le meilleur des pĂšres ne pourrait y mettre autant dâattention. Nous sommes ses enfants et ses serviteurs. Faisons sa volontĂ©. Rien de mal ne peut nous arriver. Cet Ă©dit lui-mĂȘme est dĂ» Ă sa volontĂ©. Quâest-ce donc que CĂ©sar, sinon un instrument de Dieu ? Depuis que le PĂšre a dĂ©cidĂ© de pardonner Ă lâhomme, il a dâavance prĂ©parĂ© les Ă©vĂ©nements de maniĂšre Ă ce que son Christ naisse Ă BethlĂ©em. Cette ville, la plus petite de Juda, nâexistait pas encore que dĂ©jĂ sa gloire Ă©tait annoncĂ©e. Il fallait que cette gloire se manifeste et que la parole de Dieu ne soit pas dĂ©mentie â elle le serait si le Messie naissait ailleurs â : câest alors quâun puissant est apparu, trĂšs loin dâici, il nous a conquis, et voilĂ quâil dĂ©sire connaĂźtre ses sujets, en ce moment prĂ©cis, alors que le monde est en paix... Ah, quâest-ce que notre petit effort si lâon pense Ă la beautĂ© de cet instant de paix ? RĂ©flĂ©chis, Joseph : une Ă©poque oĂč il nây a pas de haine dans le monde ! Mais peut-il se trouver meilleur moment pour que se lĂšve â lâEtoile â dont la lumiĂšre est divine et lâinfluence rĂ©demption ? Oh, ne crains rien, Joseph ! Si les routes ne sont pas sĂ»res, si la foule rend notre voyage difficile, les anges nous serviront de dĂ©fense et dâescorte. Non pas Ă nous, dâailleurs, mais Ă leur Roi ! Si nous ne trouvons pas dâasile, ils nous abriteront sous leurs ailes. Il ne nous arrivera rien de mal. Rien ne peut nous arriver : Dieu est avec nous. »
27.4 Tout heureux, Joseph la regarde et lâĂ©coute. Les rides de son front sâeffacent, son sourire revient. Il se lĂšve sans plus montrer ni fatigue ni peine. Il sourit.
« Bienheureuse es-tu, soleil de mon Ăąme ! Bienheureuse es-tu, toi qui sais tout voir Ă la lumiĂšre de la grĂące dont tu es comblĂ©e ! Ne perdons donc pas de temps. Il nous faut partir au plus vite et revenir... le plus tĂŽt possible aussi, car tout est prĂȘt ici pour le... pour le...
â Pour notre Fils, Joseph. Il doit passer pour cela aux yeux du monde, souviens-tâen. Le PĂšre a entourĂ© sa venue de mystĂšre et il ne nous appartient pas de le dĂ©voiler. Câest lui, JĂ©sus, qui le fera quand lâheure sera venue. »
Impossible de dĂ©crire la beautĂ© du visage de Marie, de son regard, de son expression, de sa voix quand elle dit â JĂ©sus â. Câest dĂ©jĂ lâextase. Et la vision sâachĂšve sur cette extase.