« Mais comment faire pour suivre le MaĂźtre, non pas avec ses pieds mais de toute son Ăąme, sur les routes de la Voie quâil nous montre ? »
Cette question embarrasse bien les apĂŽtres. Ils se regardent et Judas rĂ©pond : « En recherchant la perfection », comme si câĂ©tait une rĂ©ponse qui pouvait tout expliquer !
Jacques, fils dâAlphĂ©e, plus humble et plus serein, rĂ©flĂ©chit puis dĂ©clare :
« La perfection, quâindique mon compagnon, sâatteint par lâobĂ©isÂsance Ă la Loi. Car la Loi est justice, et la justice est perfection. »
166.5 Mais les gens ne sont pas encore satisfaits et ils demandent, par lâintermĂ©diaire de quelquâun qui paraĂźt ĂȘtre un chef :
« Nous sommes aussi petits que des enfants en matiĂšre de bien. Les enfants ignorent encore la signification du bien et du mal, ils ne distinguent pas lâun de lâautre. Et nous, sur cette Voie quâil nous montre, nous sommes petits au point dâĂȘtre incapables de discerner. Nous marchions sur un chemin que nous connaissions, la voie de toujours quâon nous a enseignĂ©e Ă lâĂ©cole. Elle Ă©tait difficile, longue et nous inspirait la peur ! Maintenant, ses paroles nous font comprendre quâil en est comme de lâaqueduc que nous apercevons dâici. Au-dessous passe le chemin des animaux et des hommes ; au-dessus, sur les arches, une autre route sâĂ©lance dans le soleil et lâazur prĂšs des plus hautes branches, qui bruissent sous le vent et chantent avec les oiseaux. Elle est simple, propre, lumineuse autant que la route dâen bas est rocailleuse, sale, sombre. Câest une voie qui sert Ă de lâeau limpide qui gazouille, cette eau qui est bĂ©nĂ©diction, qui vient de Dieu et que caresse ce qui vient de Dieu : rayons du soleil et des Ă©toiles, frondaisons nouvelles, fleurs, ailes des hirondelles. Nous voudrions monter vers cette voie plus Ă©levĂ©e qui est la sienne, mais que nous ne connaissons pas, parce que nous sommes Ă©crasĂ©s, ici, en bas, par tout le poids de la vieille construction. Comment faire ? »
Celui qui vient de parler est un jeune dâenviron vingt-cinq ans, brun, robuste, au regard intelligent et Ă lâaspect plus raffinĂ© que la majoritĂ© des personnes prĂ©sentes. Il sâappuie sur un autre, plus ĂągĂ© que lui.
(...) 166.6 Finalement, Simon le Zélote répond :
« Lâarche nâexisterait pas sans sa base sur la voie obscure. Câest son point dâappui, Ă partir de quoi elle sâĂ©lance et sâĂ©lĂšve dans lâazur que tu dĂ©sires. Les pierres enfoncĂ©es dans le sol, qui portent tout le poids sans profiter des rayons et du vol des oiseaux, nâignorent pourtant pas leur existence : en effet, de temps en temps une hirondelle trisse en descendant jusquâĂ la boue et effleure la base de lâarche, ou bien un rayon de soleil ou dâĂ©toile y tombe pour annoncer la beautĂ© du firmament. Câest ainsi que, dans les siĂšcles passĂ©s, il arrivait de temps Ă autre quâune parole cĂ©leste de promesse, un rayon cĂ©leste de sagesse vienne caresser les pierres qui portaient le poids du courroux divin. Car les pierres Ă©taient nĂ©cessaires. Jamais elles ne sont, nâont Ă©tĂ© ou ne seront inutiles. Câest sur elles que sâest Ă©levĂ©e, lentement, avec le temps, la perfection des connaissances humaines, jusquâĂ atteindre la libertĂ© du temps prĂ©sent et la sagesse de la connaissance surnaturelle.
Je devine ton objection, elle est Ă©crite sur ta figure : câest celle que nous avons tous formulĂ©e avant de savoir comprendre ce quâest ce nouvel enseignement, la Bonne Nouvelle annoncĂ©e Ă ceux qui, par un processus rĂ©trograde, ne sont pas devenus adultes au fur et Ă mesure que sâĂ©levaient les pierres de la connaissance, mais nâont cessĂ© de sâenfoncer dans les tĂ©nĂšbres comme un mur sâeffondre dans un abĂźme sans lumiĂšre.
Pour Ă©chapper Ă cette maladie quâest la cĂ©citĂ© spirituelle, il nous faut dĂ©gager courageusement la pierre de base de toutes celles qui lui sont superposĂ©es. Nâayez pas peur de dĂ©molir ce mur, certes Ă©levĂ©, mais qui ne conduit pas la sĂšve pure de la source Ă©ternelle. Revenez Ă la base. Elle ne doit pas ĂȘtre changĂ©e. Elle vient de Dieu. Elle est immuable. Mais, comme toutes les pierres ne sont pas mauvaises ni inutiles, Ă©prouvez-les avant de les Ă©carter, une par une, au son de la parole de Dieu. Si vous ne les trouvez pas dissonantes, gardez-les, employez-les pour la reconstruction. Mais si vous y reconnaissez le son discordant de la voix humaine ou celui, dĂ©chirant, de la voix satanique, alors brisez ces mauvaises pierres. Vous ne pourrez vous tromper car la voix de Dieu rĂ©sonne dâamour, la voix humaine de sensualitĂ©, et la voix de Satan de haine. Je vous dis bien de les briser, car câest charitĂ© de ne pas laisser derriĂšre soi des germes ou des objets de mal qui pourraient sĂ©duire le voyageur et lâamener Ă les utiliser Ă son dĂ©triment. Brisez littĂ©ralement toute chose mauvaise qui sâest trouvĂ©e dans votre travail, vos Ă©crits, vos enseignements ou vos actes. Mieux vaut rester avec peu de matĂ©riau, sâĂ©lever Ă peine dâune coudĂ©e mais avec de bonnes pierres, que de monter Ă des mĂštres de hauteur avec de mauvaises pierres. Les rayons du soleil et les hirondelles descendent mĂȘme sur les murets qui sortent tout juste du sol, et les humbles fleurs du talus parviennent aisĂ©ment Ă en caresser les pierres basses. Au contraire, les pierres orgueilleuses qui prĂ©tendent sâĂ©lever, mais sont inutiles et raboteuses, nâobtiennent que les gifles des ronces et lâĂ©treinte des plantes vĂ©nĂ©neuses. DĂ©molissez pour reconstruire et pour monter en Ă©prouvant la qualitĂ© de vos vieilles pierres au son de la voix de Dieu.
166.7 â Tu parles bien, homme ! Mais comment monter ? Nous tâavons dit que nous sommes plus petits que des bĂ©bĂ©s. Qui nous fera gravir une colonne aussi raide ? Nous testerons les pierres au son de Dieu, nous briserons les moins bonnes. Mais comment monter ? Cette seule idĂ©e suffit Ă donner le vertige ! » dit Etienne.
166.8 Jean, qui a Ă©coutĂ© la tĂȘte inclinĂ©e, en se souriant Ă lui-mĂȘme, lĂšve un visage lumineux et prend la parole :
« Mes frĂšres, y penser donne le vertige, câest vrai. Mais qui vous dit quâil faut sâattaquer Ă une telle escalade de but en blanc ? Cela, non seulement les bĂ©bĂ©s ne peuvent le faire, mais pas davantage les adultes. Seuls les anges peuvent sâĂ©lancer dans lâazur, parce quâils sont libres de toute pesanteur de la matiĂšre. Et chez les hommes, il nây a que les hĂ©ros de la saintetĂ© qui en soient capables.
Nous en avons un exemple vivant qui, dans ce monde avili, sait ĂȘtre un hĂ©ros de saintetĂ© comme les anciens qui ont fleuri en IsraĂ«l au temps oĂč les Patriarches Ă©taient amis de Dieu et oĂč la parole du Code Ă©ternel Ă©tait la seule, mais obĂ©ie par toute personne droite. Jean, le PrĂ©curseur, enseigne comment tenter directement cette ascension. Jean est un homme. Mais la grĂące que le Feu de Dieu lui a communiquĂ©e en le purifiant dĂšs le sein de sa mĂšre â tout comme les lĂšvres du prophĂšte furent purifiĂ©es par le SĂ©raphin â lui a permis de prĂ©cĂ©der le Messie sans rĂ©pandre la puanteur du pĂ©chĂ© originel sur la voie royale du Christ ; cette grĂące a donnĂ© Ă Jean des ailes dâange et la pĂ©nitence les a fait grandir en supprimant en mĂȘme temps cette pesanteur dâhumanitĂ© que sa nature dâĂȘtre humain nĂ© dâune femme lui avait gardĂ©e. VoilĂ pourquoi Jean, de sa grotte oĂč il prĂȘche la pĂ©nitence et par son corps oĂč brĂ»le son Ăąme Ă©pousĂ©e par la grĂące, peut sâĂ©lancer jusquâau sommet de lâarche au-delĂ de laquelle est Dieu, notre trĂšs haut Seigneur. Dominant les siĂšcles passĂ©s, le prĂ©sent et lâavenir, il peut annoncer dâune voix de prophĂšte et avec son Ćil dâaigle qui peut fixer le Soleil Ă©ternel et le reconnaĂźtre : â Voici lâAgneau de Dieu, celui qui enlĂšve les pĂ©chĂ©s du monde â, puis mourir aprĂšs ce chant sublime quâon redira non seulement dans ce temps limitĂ©, mais dans les temps sans fin, dans la JĂ©rusalem Ă©ternelle et bienheureuse, pour acclamer la DeuxiĂšme Personne, lui rappeler nos misĂšres humaines et la louer dans les splendeurs Ă©ternelles.
166.9 LâAgneau de Dieu, le trĂšs doux Agneau a quittĂ© sa lumineuse demeure des Cieux oĂč il est Feu de Dieu dans une Ă©treinte de feu : ĂŽ Ă©ternelle gĂ©nĂ©ration du PĂšre qui conçoit son Verbe dans sa PensĂ©e infinie et parfaitement sainte et lâattire Ă lui en produisant une fusion dâamour qui est lâEsprit dâamour, en qui la Puissance et la Sagesse se concentrent ! LâAgneau de Dieu, donc, a quittĂ© sa forme trĂšs pure, incorporelle, pour enfermer son infinie puretĂ©, sa saintetĂ©, sa nature divine dans une chair mortelle ; il sait que nous ne sommes pas purifiĂ©s par la grĂące, pas encore ; il sait que nous serions incapables de nous Ă©lancer, comme cet aigle quâest Jean, vers les hauteurs, vers le sommet oĂč se trouve Dieu, un et trine. Nous sommes les petits passereaux du toit et de la route, nous sommes les hirondelles qui touchent lâazur mais se nourrissent dâinsectes, nous sommes les alouettes calandres qui veulent chanter pour imiter les anges, mais par rapport auxquels notre chant est le frĂ©missement discordant des cigales en Ă©tĂ©. Cela, le doux Agneau de Dieu, venu pour enlever les pĂ©chĂ©s du monde, le sait. Car sâil nâest plus lâesprit infini des Cieux, puisquâil sâest enfermĂ© dans une chair mortelle, son infinitĂ© nâen est pas diminuĂ©e pour autant, et il sait tout, car sa sagesse est toujours infinie.
Il nous enseigne sa voie, la voie de lâamour. Il est lui-mĂȘme lâAmour qui, dans sa misĂ©ricorde pour nous, sâest fait chair. Et cet amour misĂ©ricordieux nous ouvre le chemin que mĂȘme les petits peuvent gravir. Il est le premier Ă le parcourir, non par besoin personnel, mais pour nous lâenseigner. Lui, il nâaurait mĂȘme pas besoin dâouvrir les ailes pour se fondre Ă nouveau dans le PĂšre. Si son esprit, je vous le jure, est enfermĂ© ici-bas, sur cette terre misĂ©rable, il est toujours avec le PĂšre, car Dieu peut tout, or lui, il est Dieu. Mais il nous prĂ©cĂšde, en laissant derriĂšre lui les parfums de la saintetĂ©, lâor et le feu de son amour. Observez quel est son chemin : ah ! Il atteint bien le sommet de lâarche ! Mais quâil est tranquille et sĂ»r ! Ce nâest pas une ligne droite, mais une spirale, autrement dit un chemin plus long : son sacrifice dâamour misĂ©ricordieux se manifeste dans cette longueur oĂč il se tient par amour pour nous, les faibles. Le chemin est plus long, mais plus adaptĂ© Ă notre misĂšre. La montĂ©e vers lâAmour, vers Dieu, est simple comme est simple lâAmour. Mais câest une route vers les profondeurs, car Dieu est un abĂźme que je qualifierais dâinaccessible sâil ne sâĂ©tait abaissĂ© pour se laisser rejoindre, pour se sentir embrasser par les Ăąmes enflammĂ©es dâamour pour lui. »
(Jean parle et pleure en souriant, tout Ă lâextase de rĂ©vĂ©ler Dieu).
« La voie simple de lâamour est longue, car cet AbĂźme qui est Dieu est sans fond et si grand quâon pourrait y progresser Ă volontĂ©. Mais lâAbĂźme admirable appelle notre abĂźme misĂ©rable. Il nous appelle par ses lumiĂšres et nous dit : â Venez Ă moi. â Oh ! Lâinvitation de Dieu, lâinvitation du PĂšre !
166.10 Ecoutez ! Ecoutez ! Les Cieux sont restĂ©s ouverts car le Christ en a laissĂ© les portes grandes ouvertes en y plaçant les anges de la misĂ©ricorde et du pardon, afin quâen attendant lâeffusion de la grĂące sur les hommes, il en provienne au moins des lumiĂšres, des parfums et des chants capables de sĂ©duire saintement le cĆur des hommes, et pour que des paroles pleines de suavitĂ© nous en arrivent. Câest la voix de Dieu qui parle et nous dit : â Votre enfance ? Mais câest votre plus grand trĂ©sor ! Je voudrais que vous deveniez vraiment tout petits pour possĂ©der la mĂȘme humilitĂ©, la mĂȘme sincĂ©ritĂ© et le mĂȘme amour que les petits enfants, cet amour confiant des enfants envers leur pĂšre. Votre incapacitĂ© ? Mais câest ma gloire ! Ah ! Venez ! Je ne vous demande mĂȘme pas dâĂ©prouver par vous-mĂȘmes le son des bonnes pierres ou des mauvaises. Mais donnez-les-moi ! Je les choisirai moi-mĂȘme et vous, vous reconstruirez. Lâescalade vers la perfection ? Oh non, mes petits enfants ! Montez ici main dans la main de mon Fils, votre frĂšre, montez Ă ses cĂŽtĂ©s⊠â
Monter ! Venir Ă toi, Ă©ternel Amour ! Prendre ta ressemblance, câest-Ă -dire lâamour ! Aimer, voilĂ le secret⊠aimer ! Se donner⊠Aimer ! SâanĂ©antir⊠Aimer ! Se fondre⊠La chair ? Ce nâest rien. La souffrance ? Ce nâest rien. Le temps ? Ce nâest rien. Le pĂ©chĂ© lui-mĂȘme se rĂ©duit Ă rien si je le fonds dans ton feu, mon Dieu ! Il nây a que lâamour. Lâamour ! LâAmour, qui nous a donnĂ© le Dieu incarnĂ© nous pardonnera tout. Et aimer, câest ce que nul ne sait faire mieux que les petits enfants. Et personne nâest plus aimĂ© quâun petit enfant.
166.11 Ah ! Toi que je ne connais pas, mais qui dĂ©sires connaĂźtre le bien pour le distinguer du mal, pour possĂ©der lâazur, le soleil cĂ©leste, tout ce qui est joie surnaturelle, aime et tu le possĂšderas. Aime le Christ. Tu mourras Ă cette vie, mais tu ressusciteras spirituellement. Avec une Ăąme nouvelle, sans plus avoir besoin dâutiliser les pierres, tu seras pour lâĂ©ternitĂ© un feu qui ne sâĂ©teint jamais. La flamme monte. Elle nâa besoin ni dâescalier ni dâailes pour sâĂ©lever. LibĂšre ton moi de toute construction, mets en toi lâamour : tu vas flamboyer. Laisse cela arriver sans y mettre aucune restriction. Au contraire, avives-en la flamme en y jetant, pour lâalimenter, tout ton passĂ© de passions et de connaissances : ce qui est moins bon se dĂ©truira dans la flamme, ce qui est dĂ©jĂ du mĂ©tal noble sera purifiĂ©. Mon frĂšre, jette-toi dans lâamour actif et joyeux de la TrinitĂ©. Tu comprendras ce qui te paraĂźt aujourdâhui incomprĂ©hensible car tu comprendras Dieu, qui nâest comprĂ©hensible que par ceux qui se donnent sans mesure Ă son feu sacrificateur. Tu te fixeras enfin en Dieu dans un embrassement de flamme, en priant pour moi, le petit enfant du Christ qui a osĂ© te parler de lâAmour. »
166.12 Tous sont sidĂ©rĂ©s, les apĂŽtres, les disciples comme les fidĂšles⊠LâinterpellĂ© est pĂąle alors que Jean est tout rouge, moins en raison de la fatigue que de lâamour.