161.2 Ils sont sur le point de revenir quand ils voient Simon-Pierre, qui Ă©tait allĂ© porter ses poissons chez lui, arriver aussi vite quâil le peut.
« MaĂźtre, MaĂźtre ! Crie-t-il, Ă bout de souffle. » Tout le village est en Ă©moi, car lâunique petit-fils dâEli le pharisien est en train de mourir Ă la suite dâune morsure de serpent. Contre la volontĂ© de sa mĂšre, il Ă©tait parti avec le vieil homme dans leur oliveraie. Eli surveillait des travaux, et lâenfant jouait prĂšs des racines dâun vieil olivier. Il a mis la main dans un trou dans lâespoir dây trouver quelque lĂ©zard, mais câest un serpent quâil a trouvĂ©. Le vieillard a lâair dâun fou. La mĂšre de lâenfant â qui, entre parenthĂšses, dĂ©teste son beau-pĂšre, et Ă juste titre â lâaccuse dâassassinat. Lâenfant se refroidit rapidement. Entre parents, ils ne se sont jamais aimĂ©s ! Or, on ne peut ĂȘtre plus de la mĂȘme famille que cela !
â Les querelles de familles sont une bien triste chose !
â Mais, MaĂźtre, je dis que les serpents nâont pas aimĂ© le serpent : Eli. Et ils ont tuĂ© le petit serpent. Je regrette quâil mâait vu et quâil mâait criĂ© : â Le MaĂźtre est lĂ ? â Et je regrette pour le petit. CâĂ©tait un bel enfant, et ce nâest pas sa faute sâil est le petit-fils dâun pharisien.
â Effectivement, ce nâest pas sa faute. »
161.3 Ils se dirigent vers le village et voient venir Ă leur rencontre une foule de personnes qui crient et pleurent, le vieil Eli en tĂȘte.
« Il nous a trouvés ! Retournons sur nos pas !
â Mais pourquoi ? Ce vieil homme souffre.
â Ce vieil homme te dĂ©teste, souviens-tâen : câest lâun de tes accusateurs les plus acharnĂ©s auprĂšs du Temple.
â Je me souviens que je suis la MisĂ©ricorde. »
Le vieil Eli, Ă©chevelĂ©, bouleversĂ©, les vĂȘtements en dĂ©sordre, court vers JĂ©sus bras tendus et sâĂ©croule Ă ses pieds en criant :
« PitiĂ© ! PitiĂ© ! Pardon ! Ne te venge pas de ma duretĂ© de cĆur sur un innocent. Toi seul peux le sauver ! Dieu, ton PĂšre, tâa conduit ici. Je crois en toi ! Je te vĂ©nĂšre ! Je tâaime ! Pardon ! Je me suis montrĂ© injuste et menteur ! Mais me voilĂ puni. Ces heures sont Ă elles seules une punition. A lâaide ! Câest le seul fils de mon garçon qui est mort. Et elle mâaccuse de lâavoir tuĂ©. »
Il pleure en se frappant la tĂȘte contre terre en cadence.
« Allons, ne pleure pas comme ça. Veux-tu mourir sans plus te soucier de voir grandir cet enfant ?
â Il meurt ! Il meurt ! Il est peut-ĂȘtre dĂ©jĂ mort. Fais-moi mourir, moi aussi. Que je nâaie pas Ă vivre dans cette maison vide ! Oh, mes tristes derniers jours !
â Eli, relĂšve-toi et allons-yâŠ
â Tu⊠tu viens vraiment ? Mais sais-tu qui je suis ?
â Un malheureux. Allons. »
Le vieil homme se lĂšve et dit :
« Je pars en avant, mais toi, cours, cours, dĂ©pĂȘche-toi ! »
Et il sâen va dâautant plus rapidement que le dĂ©sespoir lui aiguillonne le cĆur.
« Seigneur, crois-tu que cela puisse le faire changer ? Ah ! Quel miracle inutile ! Laisse donc mourir ce petit serpent ! Le vieux mourra aussi de chagrin et⊠ça en fera un de moins sur ta route. Câest Dieu qui a pensĂ© Ă âŠ
â Simon ! En vĂ©ritĂ©, en ce moment câest toi le serpent. »
Repoussant sĂ©vĂšrement Pierre, qui reste tĂȘte basse, JĂ©sus va de lâavant.
161.4 PrĂšs de la place la plus grande de CapharnaĂŒm se trouve une belle maison devant laquelle la foule fait grand bruit⊠JĂ©sus sây rend et il est sur le point dây arriver lorsque, par la porte grande ouverte, sort le vieillard, suivi dâune femme Ă©chevelĂ©e qui serre dans ses bras un petit ĂȘtre Ă lâagonie. Le venin paralyse dĂ©jĂ ses organes et la mort est proche. Sa menotte blessĂ©e pend avec la marque de la morsure Ă la base du pouce. Eli ne cesse de crier :
« Jésus, Jésus ! »
JĂ©sus, serrĂ©, Ă©crasĂ© par la foule qui lâempĂȘche presque de faire le moindre geste, prend cette menotte, la porte Ă sa bouche, suce la blessure, puis souffle sur le petit visage cireux aux yeux vitreux Ă demi clos. Puis il se redresse en disant :
« VoilĂ , lâenfant sâĂ©veille. Ne lâeffrayez pas par tous vos visages bouleversĂ©s. Il aura dĂ©jĂ bien assez peur au souvenir du serpent. »
De fait, lâenfant, dont le visage reprend couleur, ouvre la bouche et bĂąille longuement, se frotte les yeux puis les ouvre et paraĂźt Ă©bahi de se trouver au milieu de tant de monde ; puis il se souvient et tente de fuir en faisant un bond si soudain quâil serait tombĂ© si JĂ©sus ne lâavait reçu promptement dans ses bras.
« Du calme ! De quoi as-tu peur ? Regarde ce beau soleil ! Voilà le lac, ta maison, et ici ta maman et ton grand-pÚre.
â Et le serpent ?
â Disparu. Câest moi qui suis lĂ .
â Toi, oui⊠»
Lâenfant rĂ©flĂ©chit⊠puis, se faisant naĂŻvement la voix de la vĂ©ritĂ©, il ajoute :
« Mon grand-pĂšre me disait de te traiter de â maudit â. Mais je ne le fais pas. Moi, je tâaime bien.
â Moi, jâai dit cela ? Cet enfant dĂ©lire ! Nâen crois rien, MaĂźtre. Je tâai toujours respectĂ©. »
Une fois sa peur surmontée, sa vieille nature réapparaßt.
« Les paroles ont de la valeur ou non. Je les prends pour ce quâelles valent. Adieu, mon petit, adieu, femme, adieu Eli. Aimez-vous bien et aimez-moi, si vous le pouvez. »
JĂ©sus tourne le dos et se dirige vers la maison oĂč il habite.
161.5 « Pourquoi, MaĂźtre, ne pas avoir accompli un miracle Ă©clatant ? Tu aurais dĂ» ordonner au venin de quitter lâenfant, tu aurais dĂ» te montrer Dieu. Au lieu de cela tu as sucĂ© le venin comme lâaurait fait le premier venu. »
Judas nâest pas trĂšs content. Il aurait voulu quelque chose de sensationnel.
Mais dâautres sont du mĂȘme avis :
« Tu devais Ă©craser cet ennemi de toute ta puissance. Tu as entendu, hein ? Son venin est aussitĂŽt rĂ©apparuâŠ
â Peu importe le venin. Observez plutĂŽt que, si jâavais agi comme vous lâauriez souhaitĂ©, il aurait dit que BĂ©elzĂ©boul mâaidait. Dans son Ăąme en ruines, il peut encore admettre mon pouvoir de mĂ©decin. Pas davantage. Le miracle amĂšne Ă la foi ceux qui sont dĂ©jĂ sur cette route. Mais chez ceux qui nâont pas dâhumilitĂ© â la foi prouve toujours lâexistence de lâhumilitĂ© dans une Ăąme â, le miracle les pousse au blasphĂšme. Par consĂ©quent, mieux vaut Ă©viter ce risque en recourant Ă des procĂ©dĂ©s apparemment humains. Câest la misĂšre des incrĂ©dules, leur misĂšre inguĂ©rissable. Il nây a pas dâargent qui la fasse disparaĂźtre, car aucun miracle ne porte Ă croire ni Ă ĂȘtre bons. Peu importe. Je fais mon devoir, eux suivent leurs tendances mauvaises.
â Mais alors, pourquoi lâavoir fait ?
â Parce que je suis la BontĂ© et afin que lâon ne puisse dire que jâai Ă©tĂ© vindicatif Ă lâĂ©gard de mes ennemis et provocateur vis-Ă -vis de ceux qui le sont. Jâaccumule sur leur tĂȘte des charbons ardents. Et ce sont eux qui me la prĂ©sentent pour que je les accumule. Judas, fils de Simon, sois bon, ne cherche pas Ă agir comme eux. Mais cela suffit. Allons chez ma MĂšre. Elle sera heureuse de savoir que jâai guĂ©ri un enfant. »