JĂ©sus fait mine de sâĂ©loigner.
A ce moment, un petit groupe de juifs Ă©prouve le besoin dâintervenir.
« Comment tâes-tu permis dâaborder des Ă©trangers ? Ils sont corrompus, impurs, et quiconque les approche devient comme eux. »
JĂ©sus les regarde â ils sont trois â fixement, avec sĂ©vĂ©ritĂ©, puis il parle :
« Nâes-tu pas AggĂ©e ? Lâhomme dâAzot venu ici au mois de Tisri dernier pour chercher Ă conclure des affaires avec un marchand qui rĂ©side prĂšs des fondations de la vieille source ? Et toi, nâes-tu pas Joseph de Rama, venu ici pour consulter le mĂ©decin romain et, comme moi, tu sais pourquoi ? Alors ? Vous ne vous croyez pas impurs ?
â Le mĂ©decin nâest jamais un Ă©tranger. Il soigne le corps, et le corps est le mĂȘme pour tous.
â LâĂąme aussi, et mĂȘme plus que le corps. Du reste, quâest-ce que jâai soignĂ© ? Le corps innocent dâune enfant, et câest de la mĂȘme maniĂšre que jâespĂšre guĂ©rir les Ăąmes des Ă©trangers, qui, elles, ne sont pas innocentes. Comme mĂ©decin et comme Messie, je peux donc aborder nâimporte qui.
â Non. Tu ne le peux pas.
â Non, AggĂ©e ? Et toi, pourquoi fais-tu des affaires avec un marchand romain ?
â Nos seuls contacts, ce sont la marchandise et lâargent.
â Et, sous prĂ©texte que tu ne touches pas sa chair, mais seulement ce que sa main a touchĂ©, tu penses ne pas te contaminer ! Ah ! Hommes aveugles et cruels !
155.7 Ecoutez tous. Dans le livre du prophĂšte dont cet homme porte justement le nom, il est dit : â Demande donc aux prĂȘtres une dĂ©cision, en ces termes : â Si un homme porte de la chair sanctifiĂ©e dans le pan de son vĂȘtement et touche avec son vĂȘtement du pain, un mets, du vin, de lâhuile et toute sorte dâaliment, cela deviendra-t-il saint ? â Et les prĂȘtres ont rĂ©pondu : â Non. â Alors AggĂ©e dit : â Si quelquâun, rendu impur par un cadavre, touche Ă tout cela, cela deviendra-t-il impur ? â Et les prĂȘtres ont rĂ©pondu : â Oui. â â
Par cette façon dâagir rusĂ©e, trompeuse et incohĂ©rente, vous excluez et condamnez le bien et vous nâacceptez que ce qui favorise vos intĂ©rĂȘts. Alors vous nâavez plus ni mĂ©pris ni dĂ©goĂ»t. Câest pour vous Ă©viter un dommage personnel que vous dĂ©cidez si telle chose est impure ou rend impur, et si telle autre ne lâest pas. Vous ĂȘtes des bouches mensongĂšres car si, dâaprĂšs vous, ce qui est sanctifiĂ© au contact dâune chair sainte ou une chose sainte ne sanctifie pas ce quâil touche, comment pouvez-vous professer que ce qui a touchĂ© une chose impure puisse rendre impur ce quâil touche ?
Vous ne comprenez pas que vous vous contredisez, ministres menteurs dâune Loi de vĂ©ritĂ© qui en tirez parti en la tordant comme une corde Ă seule fin dâen sortir quelque chose qui serve vos intĂ©rĂȘts. Vous ĂȘtes des pharisiens hypocrites qui sous un prĂ©texte religieux dĂ©versez votre rancoeur humaine, tout humaine, des profanateurs de ce qui appartient Ă Dieu, des ennemis de lâEnvoyĂ© de Dieu que vous insultez. En vĂ©ritĂ©, en vĂ©ritĂ© je vous dis que chacun de vos actes, chacune de vos conclusions, chacune de vos dĂ©marches est mue par tout un mĂ©canisme astucieux auquel servent de roues, de ressorts, de poids et de tirants, vos Ă©goĂŻsmes, vos passions, vos manques de sincĂ©ritĂ©, vos haines, votre soif de domination, vos envies.
Câest honteux ! Avides, tremblants de peur, haineux, vous vivez dans la peur orgueilleuse quâun autre vous soit supĂ©rieur, mĂȘme sâil nâest pas de votre caste. Et vous mĂ©ritez alors dâĂȘtre comme celui qui vous inspire la peur et la colĂšre ! Comme le dit AggĂ©e, dâun tas de vingt boisseaux vous en faites un de dix et dâun tas de cinquante barils vous en faites un de vingt pour empocher la diffĂ©rence alors que, pour lâexemple Ă donner Ă lâhomme et pour lâamour de Dieu, vous devriez ne rien enlever au tas de boisseaux et au tas de barils, mais y ajouter une part de vos biens pour ceux qui ont faim. Vous mĂ©ritez que le vent brĂ»lant, la rouille et la grĂȘle rendent stĂ©riles toutes les oeuvres de vos mains.
Quels sont parmi vous ceux qui viennent Ă moi ? Ceux qui pour vous ne sont que fumier et immondices, ces ignorants complets qui ne savent mĂȘme pas que le vrai Dieu existe, eux viennent vers ceux Ă qui Dieu se rend prĂ©sent dans les paroles et dans les oeuvres. Mais vous, vous ! Vous vous ĂȘtes fait une niche et vous y demeurez. Vous ĂȘtes arides, froids comme des idoles en attente dâencens et dâadorations. Et puisque vous vous prenez pour des dieux, il vous paraĂźt inutile de penser au vrai Dieu comme il convient, et il vous semble dangereux que dâautres que vous osent ce que vous nâosez pas. En vĂ©ritĂ©, il vous est impossible de lâoser, puisque vous ĂȘtes des idoles, des serviteurs de lâIdole. Mais celui qui ose peut, parce que ce nâest pas lui, mais Dieu qui agit en lui.
155.8 Allez ! Rapportez Ă ceux qui vous ont envoyĂ©s sur mes talons que je mĂ©prise les marchands qui ne considĂšrent pas que vendre des marchandises ou la patrie ou le Temple Ă ceux dont ils reÂçoivent de lâargent les contamine. Dites-leur que jâĂ©prouve du dĂ©goĂ»t pour les brutes qui ont seulement le culte de leur propre chair, de leur propre sang, et qui, quand il sâagit de leur guĂ©rison, ne tiennent pas les visites Ă un mĂ©decin Ă©tranger pour contaminantes. Dites-leur quâil y a une seule mesure, et quâelle est la mĂȘme pour tous. Rapportez-leur que moi, le Messie, le Juste, le Conseiller, lâAdmirable, celui sur qui descendra lâEsprit du Seigneur avec ses sept dons, celui qui ne jugera pas selon les apparences, mais selon ce qui se cache dans les coeurs, celui qui ne condamnera pas sur un ouĂŻ-dire, mais dâaprĂšs les voix spirituelles quâil entendra au-dedans de chaque homme, celui qui prendra la dĂ©fense des humbles et jugera les pauvres avec justice, celui que je suis, â parce que je suis cela â, est dĂ©jĂ en train de juger et de frapper les hommes qui sur la Terre ne sont que terre ; et le souffle de ma respiration fera mourir lâimpie et dĂ©truira son repaire, alors quâil sera vie et lumiĂšre, libertĂ© et paix pour ceux qui, poussĂ©s par un dĂ©sir de justice et de foi, viendront Ă ma montagne sainte se rassasier de la science du Seigneur.
Cela est dâIsaĂŻe, nâest-ce pas ?
Mon peuple ! Tout vient dâAdam, et Adam vient de mon PĂšre. Tout est donc oeuvre du PĂšre, et jâai le devoir de vous rĂ©unir tous au PĂšre. Et moi, je te les conduis, PĂšre saint, Ă©ternel, puissant, je tâamĂšne tes fils errants aprĂšs les avoir rassemblĂ©s en les appelant dâune voix pleine dâamour, en les rassemblant sous mon bĂąton de berger semblable Ă celui que MoĂŻse Ă©leva contre les serpents dont la morsure Ă©tait mortelle. Pour que tu aies ton Royaume et ton peuple. Et je ne fais pas de diffĂ©rence entre les hommes parce quâau fond de chaque vivant je vois un point plus brillant que le feu : lâĂąme, une Ă©tincelle qui vient de toi, Ă©ternelle Splendeur. O mon Ă©ternel dĂ©sir ! O mon inlassable volontĂ© !
Câest cela que je veux, câest de cela que je brĂ»le : une terre qui tout entiĂšre chante ton Nom. Une humanitĂ© qui tâappelle PĂšre. Une rĂ©demption qui les sauve tous. Une volontĂ© fortifiĂ©e qui les rende tous soumis Ă ta volontĂ©. Un triomphe Ă©ternel qui remplisse le paradis dâun hosanna sans fin... O multitude des Cieux !... Voici que je vois le sourire de Dieu... et cela est une compensation pour toute la duretĂ© des hommes. »
155.9 Les trois hommes se sont enfuis sous la grĂȘle des reproches. Tous les autres, romains ou hĂ©breux, sont restĂ©s, bouche bĂ©e. La femme romaine avec la petite fille rassasiĂ©e de lait â qui dort tranquillement sur le sein de sa mĂšre â est restĂ©e lĂ oĂč elle Ă©tait, presque aux pieds de JĂ©sus, et elle pleure de joie maternelle et dâĂ©motion spirituelle. Un grand nombre pleurent Ă la conclusion irrĂ©sistible de JĂ©sus qui paraĂźt flamboyer dans son extase.
Baissant les yeux et son esprit du Ciel sur la terre, JĂ©sus voit la foule, voit la mĂšre... et en passant, aprĂšs un geste dâadieu Ă tous, il effleure de la main la jeune romaine comme pour la bĂ©nir de sa foi. Et il sâen va avec ses disciples pendant que les gens, encore sous le coup de lâĂ©motion, restent sur place...
155.10 (La jeune romaine, si ce nâest pas une ressemblance fortuite, est lâune des celles qui Ă©taient avec Jeanne, femme de Kouza, sur le chemin du Calvaire [en 608.9]. Comme personne nâa dit son nom, je nâen suis pas sĂ»re.)