« MaĂźtre, il y a un malade. A mon avis, ce serait bien de le guĂ©rir tout de suite parce que... Comme ils ne sont pas juifs, ils disent quâil est fou, mais nous dirions, nous, quâil est possĂ©dĂ©. Il crie, il braille, il se dĂ©bat. Viens le voir, toi.
â Tout de suite. OĂč est-il ?
â Il est encore dans la plaine. Entends-tu ces hurlements ? Câest lui. On dirait une bĂȘte, mais câest lui. Il doit ĂȘtre riche, car celui qui lâaccompagne est bien vĂȘtu, et le malade a Ă©tĂ© descendu dâun char trĂšs luxueux et par plusieurs serviteurs. Ce doit ĂȘtre un paĂŻen car il blasphĂšme les dieux de lâOlympe.
â Allons-y.
â Je viens voir aussi » dit Thomas, plus curieux de voir que prĂ©occupĂ© de ses lĂ©gumes.
Ils sortent et, au lieu prendre la direction du fleuve, ils tournent du cÎté des champs qui séparent cette ferme (ainsi dirions-nous) de la maison du régisseur.
Des brebis broutaient dans un prĂ© mais, apeurĂ©es, elles se sont maintenant Ă©parpillĂ©es de tous cĂŽtĂ©s. Des bergers et un chien â câest le second qui se prĂ©sente dans mes visions â ont vainement essayĂ© de les rassembler. Au milieu du prĂ©, il y a un homme que lâon tient solidement attachĂ© et qui, malgrĂ© cela, bondit comme un forcenĂ©. Il pousse des cris effrayants, toujours plus forts Ă mesure que JĂ©sus sâapproche de lui.
Pierre, Philippe, Matthieu et Nathanaël sont tout prÚs, perplexes. Il y a aussi des gens : des hommes, car les femmes ont peur.
« Tu es venu, Maßtre ? Tu vois cette furie ? dit Pierre.
â Ăa va passer.
â Mais... il est paĂŻen, le sais-tu ?
â Quelle importance cela peut-il avoir ?
â Eh bien... Ă cause de son Ăąme !... »
JĂ©sus a un bref sourire et sâavance. Il rejoint le groupe du fou qui sâagite de plus en plus.
129.2 Un homme se dĂ©tache du groupe. Son vĂȘtement et son visage rasĂ© prouvent manifestement que câest un Romain. Il salue :
« Salut, MaĂźtre. Ta rĂ©putation est arrivĂ©e jusquâĂ moi. Tu es plus grand quâHippocrate pour les guĂ©risons et que la statue dâEsculape pour opĂ©rer des miracles sur les malades. Je le sais. Câest pour cela que je viens. Tu vois mon frĂšre ? Il est devenu fou Ă cause dâun mal mystĂ©rieux. Les mĂ©decins nây comprennent rien. Je suis allĂ© avec lui au temple dâEsculape, mais il en est sorti plus fou encore. Jâai un parent Ă PtolĂ©maĂŻs. Il mâa envoyĂ© un message par galĂšre. Il disait quâici un homme guĂ©rit tout le monde. Et je suis venu. Terrible voyage !
â Il mĂ©rite une rĂ©compense.
â Mais voilĂ , nous ne sommes mĂȘme pas prosĂ©lytes. Juste des Romains, fidĂšles aux dieux. Des paĂŻens, dites-vous. De Sybaris, et maintenant Ă Chypre.
â Câest vrai, vous ĂȘtes paĂŻens.
â Alors... nây a-t-il rien pour nous ? Ton Olympe chasse le nĂŽtre ou est chassĂ© par lui.
â Mon Dieu, unique et trine, rĂšgne, unique et seul.
â Je suis venu pour rien, dit le Romain déçu.
â Pourquoi ?
â Parce que jâappartiens Ă un autre dieu.
â Il nây a quâun Dieu qui crĂ©e lâĂąme.
â LâĂąme... ?
â LâĂąme, cette essence divine créée par Dieu pour chaque homme. Câest notre compagne pendant notre vie, mais elle survit Ă lâexistence.
â Et oĂč est-elle ?
â Dans les profondeurs du moi. Etant divine, elle a beau se trouver dans le sanctuaire le plus sacrĂ©, on peut dire dâelle â et je dis bien â elle â, pas â cela â, parce quâelle nâest pas une chose, mais un ĂȘtre vrai et digne de tout respect â quâelle nâest pas contenue, mais quâelle contient.
â Par Jupiter ! Mais tu es philosophe ?
â Je suis la Raison unie Ă Dieu.
â Je croyais que tu lâĂ©tais Ă cause de ce que tu disais...
â Et quâest-ce que la philosophie quand elle est vraie et honnĂȘte, sinon une Ă©lĂ©vation de la raison humaine vers la Sagesse et la Puissance infinies, câest-Ă -dire vers Dieu ?
â Dieu ! Dieu !... Jâai ce malheureux qui me trouble, mais jâen oublie presque son Ă©tat pour tâĂ©couter toi, qui es divin.
â Je ne le suis pas de la maniĂšre dont tu le dis. Toi, tu qualifies de divin ce qui dĂ©passe lâhumain. Moi, jâaffirme quâun tel nom ne doit ĂȘtre donnĂ© quâĂ celui qui est de Dieu.
â Quâest-ce que Dieu ? Qui lâa jamais vu ?
â On a Ă©crit : â Toi qui nous as formĂ©s, salut ! Quand je dĂ©cris la perfection humaine, les harmonies de notre corps, je cĂ©lĂšbre ta gloire. â Il a Ă©tĂ© dit : â Ta bontĂ© brille en ce que tu as distribuĂ© tes dons Ă tous les vivants, pour que tout homme ait ce qui lui est nĂ©cessaire. Et tes dons tĂ©moignent de ta sagesse, comme lâaccomplissement de tes volontĂ©s tĂ©moigne de ta puissance. â Reconnais-tu ces paroles ?
â Si Minerve vient Ă mon secours... elles sont de Galien. Mais comment les connais-tu ? Je suis stupĂ©fait !... »
Jésus sourit et répond :
« Viens au vrai Dieu et son Esprit divin tâinstruira â de la vraie sagesse et de la piĂ©tĂ© qui consistent Ă se connaĂźtre soi-mĂȘme et Ă adorer la VĂ©ritĂ©. â
â Mais câest toujours de Galien ! Maintenant, jâen suis sĂ»r. En plus dâĂȘtre mĂ©decin et mage, tu es Ă©galement philosophe. Pourquoi ne viens-tu pas Ă Rome ?
â Je ne suis ni mĂ©decin, ni mage, ni philosophe, comme tu dis, mais le tĂ©moignage de Dieu sur la terre.
129.3 Amenez-moi le malade. »
On le traĂźne lĂ , tout criant et gesticulant.
« Tu vois ? Tu dis quâil est fou, quâaucun mĂ©decin ne peut le guĂ©rir. Câest vrai. Aucun mĂ©decin : car il nâest pas fou. Mais un ĂȘtre des enfers â je parle ainsi pour toi qui es paĂŻen â est entrĂ© en lui.
â Mais il nâa pas lâesprit dâune pythie. Au contraire, il ne dit que des choses fausses.
â Nous donnons Ă cet esprit le nom de â dĂ©mon â, non de pythie. Il y a celui qui parle et celui qui est muet. Celui qui trompe par des raisons teintĂ©es de vĂ©ritĂ©s et celui qui nâest que dĂ©sordre mental. Le premier de ces deux est le plus complet et le plus dangereux. Ton frĂšre a le second. Mais maintenant, il va en sortir.
â Comment ?
â Lui-mĂȘme te le dira. »
Jésus ordonne :
« Quitte cet homme ! Retourne à ton abßme.
â Jây vais. Contre toi, mon pouvoir est trop faible. Tu me chasses et me muselles. Pourquoi es-tu toujours victorieux... ? »
Lâesprit a parlĂ© par la bouche de lâhomme qui sâaffaisse ensuite, comme Ă©puisĂ©.
« Il est guéri. Déliez-le sans crainte.
â GuĂ©ri ? En es-tu sĂ»r ? Mais... mais moi, je tâadore ! »
Le Romain veut se prosterner, mais Jésus refuse.
« ElĂšve ton Ăąme. Câest au Ciel quâest Dieu. Adore-le et va Ă lui. Adieu.
â Non. Pour ça, non. Accepte au moins quelque chose. Permets-moi de te traiter comme les prĂȘtres dâEsculape. Permets-moi de tâentendre parler... Permets-moi de parler de toi dans ma patrie...
â Dâaccord, et viens avec ton frĂšre. »
Le frÚre regarde autour de lui, stupéfait, et demande :
« Mais oĂč suis-je ? Ce nâest pas Cintium, ici ! OĂč est la mer ?
â Tu Ă©tais... »
Jésus fait un signe pour lui imposer le silence :
« Tu Ă©tais pris par une grande fiĂšvre et on tâa conduit sous un autre climat. Maintenant, tu vas mieux. Viens. »
Ils vont tous dans la grande salle, mais tous ne sont pas Ă©mus de la mĂȘme maniĂšre : il y a les admirateurs et ceux qui critiquent la guĂ©rison du paĂŻen.