89.5 ... JĂ©sus est seul. Il marche rapidement au milieu des oliviers chargĂ©s de petites olives dĂ©jĂ bien formĂ©es. Le soleil, proche de son crĂ©puscule, darde ses rayons sur les frondaisons des arbres prĂ©cieux et pacifiques, mais nâarrive Ă faire filtrer que de rares rayons entre leurs branches serrĂ©es. En revanche, la route principale, encaissĂ©e entre deux talus, est un ruban poussiĂ©reux dâune clartĂ© aveuglante.
JĂ©sus marche en souriant. Il arrive sur un escarpement... et sourit encore plus radieusement. VoilĂ Nazareth... Elle paraĂźt trembler sous lâardeur du soleil. JĂ©sus hĂąte le pas. Il atteint maintenant la route, sans plus se soucier du soleil. Son pas est leste, on dirait quâil vole, avec son manteau dont il se protĂšge la tĂȘte, mais qui se gonfle et se rabat Ă ses cĂŽtĂ©s comme derriĂšre lui. Le chemin est dĂ©sert et silencieux jusquâaux premiĂšres maisons. Ici ou lĂ on entend s'Ă©lever une voix dâenfant ou de femme de lâintĂ©rieur des maisons ou des jardins, des jardins dont les frondaisons jettent leur ombre jusque sur la route. JĂ©sus profite de ces taches dâombre pour Ă©chapper Ă lâimplacable soleil. Il tourne par une ruelle Ă demi ombragĂ©e. Il sây trouve des femmes groupĂ©es autour de la fraĂźcheur dâun puits. Elles le saluent presque toutes de leurs voix aiguĂ«s pour lui souhaiter un heureux retour.
« Paix à vous toutes... Mais faites silence. Je veux faire une surprise à ma MÚre.
â Sa belle-soeur est partie avec un broc dâeau fraĂźche, mais elle doit revenir. Elles sont restĂ©es sans eau. La source est Ă sec ou lâeau se perd dans le sol brĂ»lĂ© avant dâarriver Ă ton jardin. Nous ne savons pas. Câest ce que Marie, femme dâAlphĂ©e, disait Ă lâinstant. La voilĂ qui vient. »
La mĂšre de Jude et de Jacques arrive, une amphore sur la tĂȘte et une autre dans chaque main. Elle ne voit pas JĂ©sus tout de suite et crie :
« ça va plus vite comme ça. Marie est toute triste parce que ses plantes meurent de soif. Ce sont encore celles de Joseph et de Jésus et on dirait que cela lui arrache le coeur de les voir se dessécher.
â Mais maintenant quâelle va me voir... dit JĂ©sus en apparaissant de derriĂšre le groupe.
â Oh ! Mon JĂ©sus bĂ©ni ! Je vais lui annoncer...
â Non, jây vais moi-mĂȘme. Donne-moi les amphores.
â La porte est entrebĂąillĂ©e. Marie est dans le jardin. Ah ! Comme elle va ĂȘtre heureuse ! Elle parlait de toi encore ce matin. Mais venir avec ce soleil ! Tu transpires ! Tu es seul ?
â Non, avec des amis, mais je suis venu en avant pour voir dâabord Maman. Et Jude ?
â Il est Ă CapharnaĂŒm. Il y va souvent... »
Marie nâajoute rien, mais elle sourit, tout en essuyant de son voile le visage baignĂ© de sueur de JĂ©sus.
89.6 Les brocs sont prĂȘts. JĂ©sus en charge deux en Ă©quilibre sur ses Ă©paules en se servant de sa ceinture et prend le troisiĂšme dans la main.
Il marche vite, arrive à la maison, pousse la porte et pénÚtre dans la petite piÚce, qui paraßt sombre quand on vient du plein soleil. Il soulÚve doucement le rideau qui ferme la porte sur le jardin et observe.
Marie se tient debout prĂšs dâun rosier, tournant le dos Ă la maison, et elle sâapitoie sur la plante assoiffĂ©e. JĂ©sus pose le broc par terre, et le cuivre rĂ©sonne en heurtant un caillou.
« Déjà ici, Marie ? » dit la MÚre sans se retourner. « Viens, viens. Regarde ce rosier ! Et ces pauvres lys... Ils vont tous mourir si on ne les secourt pas. Apporte aussi des tuteurs pour redresser cette tige qui tombe.
â Je tâapporte tout, Maman. »
Marie sursaute, se retourne, reste une seconde les yeux Ă©carquillĂ©s, puis avec un cri, elle court en tendant les bras vers son fils qui dĂ©jĂ a ouvert les siens et lâattend avec un sourire plein dâamour.
« Oh ! Mon fils !
â Maman chĂ©rie ! »
Leurs effusions sont longues, douces, et Marie est si heureuse quâelle ne sâaperçoit pas que JĂ©sus est tout moite. Et quand elle le remarque :
« Pourquoi, mon Fils, venir Ă une heure pareille ? Tu es cramoisi et tu dĂ©goulines de sueur comme une Ă©ponge. Viens, viens Ă lâintĂ©rieur, que ta maman tâessuie et te rafraĂźchisse. Je tâapporte tout de suite un habit neuf et des sandales propres. Mais mon Fils ! Mon Fils ! Pourquoi voyager par ce soleil ? Les plantes meurent de chaleur et toi, ma Fleur, tu es sur les routes !
â Pour arriver plus vite chez toi, Maman !
â Oh, mon Fils chĂ©ri ! Tu as soif ? Oui, bien sĂ»r. Je vais te prĂ©parer...
â Soif de tes baisers, Maman, de tes caresses. Laisse-moi rester ainsi, la tĂȘte sur ton Ă©paule, comme quand jâĂ©tais tout petit... Oh, Maman ! Comme tu me manques !
â Mais dis-moi de venir, mon Fils, et je viendrai. Quâest-ce qui tâa manquĂ© pendant mon absence ? Un plat que tu aimes particuliĂšrement ?
Des vĂȘtements frais ? Un lit bien fait ? Ah ! Dis-moi, ma Joie, ce qui tâa manquĂ©. Ta servante, ĂŽ mon Seigneur, essaiera dây pourvoir.
â Rien dâautre que toi... »
JĂ©sus, qui est rentrĂ©, tenu par la main par sa MĂšre, sâest assis sur le coffre prĂšs du mur. En face se tient Marie, quâil entoure de ses bras, appuyant la tĂȘte contre son coeur et lâembrassant de temps Ă autre. Puis il la regarde fixement.
« Laisse-moi te regarder, que ma vue se remplisse de toi, ma sainte Maman !
â Dâabord le vĂȘtement. Il ne faut pas rester ainsi trempĂ© de sueur. Viens. »
Jésus obéit.
89.7 Quand il revient avec des vĂȘtements frais, leur doux colloque reprend :
« Je suis venu avec des disciples et des amis. Je les ai quittĂ©s dans le bois de Melca. Ils viendront demain, Ă lâaurore. Moi... je ne pouvais plus attendre. Ma Maman !... »
Il lui baise les mains.
« Marie, femme dâAlphĂ©e, sâest retirĂ©e pour nous laisser seuls. Elle aussi a compris quelle soif jâavais de toi. Demain... demain, tu appartiendras Ă mes amis et moi aux NazarĂ©ens. Mais, ce soir, tu es pour moi lâAmie et pareillement je suis Ă toi. Je tâai amenĂ©... Oh ! Maman : jâai retrouvĂ© les bergers de BethlĂ©em et je tâai amenĂ© deux dâentre eux. Ils sont orphelins et tu es la MĂšre. Pour tous ; et encore plus des orphelins. Je tâai aussi amenĂ© quelquâun qui a besoin de toi pour se dominer lui-mĂȘme. Et un autre qui est un juste et qui a pleurĂ©. Et puis Jean... Je tâapporte le souvenir dâElie, dâIsaac, de Tobie â maintenant Mathias â, de Jean et de SimĂ©on. Jonas est le plus malheureux. Je te conduirai Ă lui. Je le lui ai promis. Les autres, il me faut encore les chercher. Samuel et Joseph reposent dans la paix de Dieu.
â Tu es allĂ© Ă BethlĂ©em ?
â Oui, Maman. Jây ai amenĂ© les disciples que jâavais avec moi. Et je tâen ai apportĂ© ces petites fleurs qui ont poussĂ© entre les pierres du seuil.
â Oh ! »
Marie prend les tiges séchées et les embrasse.
« Et Anne ?
â Elle a pĂ©ri dans le massacre dâHĂ©rode.
â La pauvre ! Elle tâaimait tant !
â Les habitants de BethlĂ©em ont beaucoup souffert et nâont pas Ă©tĂ© justes avec les bergers. Mais ils ont beaucoup souffert...
â Mais ils sâĂ©taient montrĂ©s bons avec toi, Ă lâĂ©poque !
â Oui et il faut les plaindre pour cette raison. Satan est envieux de leur bontĂ© et les excite au mal. Je suis aussi allĂ© Ă HĂ©bron. Les bergers, persĂ©cutĂ©s...
â A ce point !
â Oui. Ils furent aidĂ©s par Zacharie et par lui eurent des patrons et du pain, mĂȘme si ces patrons Ă©taient des hommes durs. Mais ce sont des Ăąmes de justes et ils se sont servis de leurs persĂ©cutions et de leurs blessures pour grandir en saintetĂ©. Je les ai rĂ©unis. Jâai guĂ©ri Isaac et... et jâai donnĂ© mon nom Ă un bĂ©bĂ©... A Yutta, oĂč habitait Isaac malade et oĂč il est revenu Ă la vie, il y a maintenant un groupe innocent dont les noms sont Marie, Joseph et JĂ©saĂŻ...
â Oh ! Ton nom !
â Et puis le tien et celui du Juste. Et Ă KĂ©rioth, le village dâorigine dâun disciple, un fidĂšle israĂ©lite est mort sur mon coeur... de la joie de ma prĂ©sence...
89.8 Et puis... Ah ! Que de choses jâai Ă te raconter, ma parfaite Amie, ma douce MĂšre ! Mais pour commencer, je te prie dâavoir une grande pitiĂ© pour ceux qui viendront demain. Ecoute : ils mâaiment... mais ils ne sont pas parfaits. Toi, qui est MaĂźtresse de vertu... Ah ! MĂšre, aide-moi Ă les rendre bons... Je voudrais les sauver tous... »
JĂ©sus sâest laissĂ© glisser aux pieds de Marie. Elle apparaĂźt maintenant dans sa majestĂ© de MĂšre.
« Mon Fils ! Que veux-tu que ta pauvre MÚre fasse de plus que toi ?
â Les sanctifier... Ta vertu sanctifie. Je te les ai amenĂ©s exprĂšs. Maman... un jour, je te dirai : â Viens â, parce quâalors il sera urgent de sanctifier les Ăąmes, pour que je puisse trouver en elles la volontĂ© de rĂ©demption. Et tout seul, je ne le pourrais pas... Ton silence sera actif comme ma parole. Ta puretĂ© viendra en aide Ă ma puissance. Ta prĂ©sence Ă©loignera Satan... et ton Fils, Maman, trouvera de la force Ă te savoir toute proche. Tu viendras, nâest-ce pas, ma douce MĂšre ?
â JĂ©sus ! Mon cher Fils ! Je ne te sens pas heureux... Quâas-tu, crĂ©ature de mon coeur ? Le monde sâest montrĂ© dur envers toi ? Non ? Cela me soulage de le croire... mais... Oh oui ! Je viendrai. OĂč tu veux. Comme tu veux. Quand tu veux. Aujourdâhui mĂȘme, sous le soleil, sous les Ă©toiles, comme dans le froid et sous les ondĂ©es. Me veux-tu ? Me voici.
â Non, pas maintenant. Mais un jour... Comme elle est douce, la maison ! Et ta caresse ! Laisse-moi dormir ainsi, la tĂȘte sur tes genoux. Je suis si las ! Je suis toujours ton petit enfant... »
EpuisĂ©, JĂ©sus sâendort rĂ©ellement, assis sur la natte, la tĂȘte sur le sein de sa MĂšre qui, tout heureuse, lui caresse les cheveux.