51.3 â Tu enseignes dĂ©jĂ , JĂ©sus ? demande Jude.
â Oui, mon cousin.
â Et quelles paroles ! Ah ! On ne les entend pas dans une autre bouche ! » explique Simon.
Jude soupire. La tĂȘte appuyĂ©e sur la main, le coude sur le genou, il regarde JĂ©sus et soupire. Il semble vouloir parler et nâose pas.
JĂ©sus lâinterpelle :
« Quâas-tu, Jude ? Pourquoi me regardes-tu en soupirant ?
â Rien.
â Non, il y a quelque chose. Je ne suis plus le JĂ©sus que tu aimais, celui pour qui tu nâavais pas de secrets ?
â Oh si, tu lâes, et comme tu me manques, toi, le MaĂźtre de ton cousin plus ĂągĂ©...!
â Alors ? Parle.
â Je voulais te dire... JĂ©sus... sois prudent... tu as une MĂšre... qui nâa que toi... Tu veux ĂȘtre un â rabbi â pas comme les autres et tu sais mieux que moi que... que les castes puissantes ne perÂmettent pas des choses contraires aux coutumes quâelles ont Ă©tablies. Je connais ta façon de penser... elle est sainte... Mais le monde, lui, nâest pas saint... et il accable les saints... JĂ©sus... Tu connais le sort de ton cousin Jean-Baptiste : il est en prison, et sâil nâest pas encore mort câest parce que cet ignoble TĂ©trarque a peur de la foule et des foudres de Dieu. Câest un sale type, superstitieux, et en mĂȘme temps cruel et libertin... Toi... Que feras-tu ? Au-devant de quel sort veux-tu aller ?
â Jude : tu me demandes cela, toi qui connais si bien ma pensĂ©e ? Ces paroles viennent-elles de toi ? Non. Ne mens pas ! On tâa envoyĂ© me dire ces choses... et ce nâest sĂ»rement pas ma MĂšre. »
Jude baisse la tĂȘte et se tait.
« Parle, mon cousin.
â Câest mon pĂšre... et avec lui Joseph et Simon... Tu sais... pour ton bien, par affection pour toi et pour Marie... ils ne voient pas dâun bon oeil ce que tu te proposes de faire... et... et ils voudraient que tu penses Ă ta MĂšre.
51.4 â Et toi, quâen penses-tu ?
â Moi... moi...
â Tu te dĂ©bats entre les voix dâen haut et celles de la terre. Je ne dis pas â et celles dâen bas â, je dis celles de la terre. Jacques aussi, et plus encore que toi. Mais moi je vous dis quâau-dessus de la terre, il y a le Ciel, au-dessus des intĂ©rĂȘts du monde, il y a la cause de Dieu. Vous avez besoin de changer votre façon de penser. Quand vous y arriverez, vous serez parfaits.
â Mais... et ta MĂšre ?
â Jude, il nây a quâelle qui aurait le droit de me rappeler Ă mes devoirs de fils, selon les lumiĂšres terrestres : câest-Ă -dire Ă mon devoir de travailler pour elle pour subvenir Ă ses besoins matĂ©riels, Ă mon devoir dâassistance et de rĂ©confort, en restant auprĂšs dâelle. Or elle ne me demande rien de tout cela. DĂšs le moment oĂč elle mâa eu, elle a su quâelle devrait me perdre, pour me retrouver dans une dimension plus large que celle du petit cercle de la famille. DĂšs lors, elle sây est prĂ©parĂ©e.
Cette volontĂ© absolue de don de soi Ă Dieu nâest pas une nouveautĂ©, dans son sang. Sa mĂšre lâa offerte au Temple avant mĂȘme quâelle ne sourie Ă la lumiĂšre. Elle mâa parlĂ© une quantitĂ© innombrable de fois de son enfance sainte, quand elle me serrait sur son coeur durant les longues soirĂ©es dâhiver ou dans les claires nuits dâĂ©tĂ© oĂč fourmillent les Ă©toiles. Elle sâest donnĂ©e Ă Dieu dĂšs les premiĂšres lueurs de lâaube de sa venue au monde. Et elle sâest encore davantage donnĂ©e quand elle mâa eu, pour ĂȘtre lĂ oĂč je suis, sur le chemin de la mission qui me vient de Dieu. Une heure viendra oĂč tous mâabandonneront. Ce sera pour peu de minutes, mais la lĂąchetĂ© vous dominera tous et vous penserez quâil aurait mieux valu, pour votre sĂ©curitĂ©, ne mâavoir jamais connu. Mais elle, qui a compris et qui sait, restera toujours avec moi. Et vous, vous reviendrez Ă moi grĂące Ă elle. Par la force de sa foi assurĂ©e et aimante, elle vous attirera en elle et vous ramĂšnera ainsi en moi, parce que je suis en ma MĂšre et elle en moi, et nous en Dieu.
Cela, je voudrais que vous le compreniez, vous tous, mes parents selon le monde, mes amis et mes fils au point de vue surnaturel. Toi et les autres avec toi, vous ne savez pas qui est ma MĂšre. Si vous le saviez, vous ne la critiqueriez pas dans votre coeur de ne pas savoir me tenir assujetti Ă elle, mais vous la vĂ©nĂ©reriez comme lâAmie la plus intime de Dieu, la Puissante qui peut tout sur le coeur du PĂšre Ă©ternel et sur le Fils de son coeur. Bien sĂ»r que je viendrai Ă Cana ! Je veux lui faire plaisir. Vous comprendrez mieux aprĂšs cette heure-lĂ . »
Jésus est imposant et persuasif.
Jude le regarde attentivement. Il réfléchit. Il dit :
« Moi aussi, câest certain, je viendrai avec toi et avec eux, si tu veux de moi... car je sens que ce que tu dis est juste. Pardonne mon aveuglement et celui de mes frĂšres. Tu es tellement plus saint que nous...
â Je nâai aucune rancoeur envers ceux qui ne me connaissent pas. Je nâen ai pas non plus envers ceux me haĂŻssent. Mais jâen souffre pour le mal quâils se font Ă eux-mĂȘmes.