170.2 « Plusieurs mâont demandĂ© pendant une annĂ©e de prĂ©dication : â Mais, toi qui te dis le Fils de Dieu, dis-nous ce quâest le Ciel, ce quâest le Royaume, qui est YahvĂ©, car nous avons des idĂ©es confuses. Nous savons que le Ciel existe, avec Dieu et les anges. Mais personne nâest jamais venu nous dire comment il est, puisquâil est fermĂ© aux justes. â
On mâa mĂȘme demandĂ© ce quâest le Royaume et qui est Dieu. Et je me suis efforcĂ© de vous lâexpliquer. Je dis â efforcĂ© â, non parce quâil mâĂ©tait difficile dâen parler, mais parce quâil est compliquĂ©, pour tout un ensemble de raisons, de vous faire accepter une vĂ©ritĂ© qui se heurte, en ce qui concerne le Royaume, Ă tout un Ă©difice dâidĂ©es accumulĂ©es au cours des siĂšcles, et en ce qui concerne Dieu Ă la sublimitĂ© de sa nature.
Dâautres encore mâont demandĂ© : â Dâaccord pour ce qui est du Royaume et de Dieu. Mais comment les conquĂ©rir ? â LĂ encore, jâai cherchĂ© Ă vous expliquer inlassablement lâesprit vĂ©ritable de la Loi du SinaĂŻ. Celui qui fait sien cet esprit sâapproprie le Ciel. Or pour vous expliquer la Loi du SinaĂŻ il faut aussi faire entendre le ton sĂ©vĂšre du lĂ©gislateur et de son prophĂšte : sâils promettent des bĂ©nĂ©dictions Ă ceux qui lâobservent, ils menacent de peines terribles et de malĂ©dictions ceux qui dĂ©sobĂ©issent. La manifestation du SinaĂŻ fut terrible et cette terreur se reflĂšte dans toute la Loi, dans tous les siĂšcles et dans toutes les Ăąmes.
Mais Dieu nâest pas seulement lĂ©gislateur. Il est PĂšre. Et un PĂšre dâune immense bontĂ©.
Peut-ĂȘtre, et mĂȘme sans aucun doute, vos Ăąmes - affaiblies par le pĂ©chĂ© originel, par les passions, les pĂ©chĂ©s, les Ă©goĂŻsmes de toutes sortes en vous et chez les autres (les vĂŽtres vous ferment lâĂąme et ceux des autres vous lâirritent) ne peuvent sâĂ©lever Ă la contemplation des infinies perfections de Dieu, et de la bontĂ© encore moins que de toute autre, car câest, avec lâamour, la vertu la moins partagĂ©e des mortels. La bontĂ© ! Ah ! Quelle douceur dâĂȘtre bon, sans haine, sans envie, sans orgueil ! Avoir des yeux qui ne regardent que pour aimer, des mains qui ne se tendent que pour des gestes dâamour, des lĂšvres qui ne profĂšrent que des mots dâamour, et surtout un cĆur, un cĆur uniquement rempli dâamour qui force les yeux, les mains, et les lĂšvres Ă des actes dâamour !
170.3 Les plus savants dâentre vous savent de quels dons Dieu avait dotĂ© Adam, pour lui-mĂȘme et pour ses descendants. MĂȘme les fils dâIsraĂ«l les plus ignorants savent que nous possĂ©dons une Ăąme. Seuls les pauvres paĂŻens ignorent cet hĂŽte royal, ce souffle de vie, cette lumiĂšre cĂ©leste qui sanctifie et vivifie notre corps. Mais les plus savants savent quels dons avaient Ă©tĂ© accordĂ©s Ă lâhomme, Ă lâesprit de lâhomme.
Dieu nâa pas Ă©tĂ© moins gĂ©nĂ©reux pour lâĂąme que pour la chair et le sang de la crĂ©ature quâil avait faite avec un peu de boue et avec son souffle. Il a attribuĂ© les dons naturels de beautĂ© et dâintĂ©gritĂ©, dâintelligence et de volontĂ©, la capacitĂ© de sâaimer soi-mĂȘme et dâaimer les autres ; pareillement, il a accordĂ© les dons moraux et la soumission des sens Ă la raison. Ainsi, le pervers esclavage des sens et des passions ne sâinsinuait pas dans la libertĂ© et la maĂźtrise de soi et de la propre volontĂ© dont Dieu avait dotĂ© Adam : libre Ă©tait lâamour de soi, libre la volontĂ©, libre une juste jouissance qui ne vous rend pas esclaves en vous faisant sentir la morsure de ce poison que Satan a rĂ©pandu et qui dĂ©borde, en vous dĂ©tournant du lit limpide pour vous mener sur des terrains fangeux, dans des marais malsains oĂč fermentent les fiĂšvres des sens charnels et des sens moraux : cela, pour que vous sachiez que la concupiscence de la pensĂ©e provient aussi de la sensualitĂ©. Qui plus est, ils reçurent des dons surnaturels, Ă savoir la grĂące sanctifiante, le destin supĂ©rieur, la vision de Dieu.
170.4 La grĂące sanctifiante est la vie de lâĂąme, cette greffe de vie surnaturelle dĂ©posĂ©e dans notre Ăąme spirituelle. La grĂące vous rend enfants de Dieu car elle vous prĂ©serve de la mort du pĂ©chĂ©, et celui qui nâest pas mort â vit â dans la maison du PĂšre â le Paradis â, dans mon Royaume â le Ciel â. Quâest-ce que cette grĂące qui sanctifie et qui procure Vie et Royaume ? Nâemployez pas une foule de mots : la grĂące, câest lâamour. Par consĂ©quent, la grĂące, câest Dieu. Câest Dieu qui sâadmire dans la crĂ©ature quâil a créée parfaite, et ce faisant sây aime, sây contemple, sây dĂ©sire, se donne ce qui est sien pour multiplier ce quâil a, pour jouir de cette multiplication, pour sâaimer en tant dâĂȘtres qui sont dâautres lui-mĂȘme.
Ah ! Mes enfants, ne frustrez pas Dieu de ce qui est son droit ! Ne dĂ©pouillez pas Dieu de son bien ! Ne dĂ©cevez pas le dĂ©sir de Dieu ! Pensez quâil agit par amour. MĂȘme si vous nâexistiez pas, il serait toujours lâInfini et sa puissance nâen serait pas diminuĂ©e. Mais, bien quâĂ©tant complet dans une mesure infinie, sans mesure, il veut, non pas pour lui ni en lui â il ne le pourrait pas puisquâil est dĂ©jĂ lâInfini â mais câest pour le créé, pour sa crĂ©ature, quâil veut augmenter lâamour, et cela bien que ce créé contienne dĂ©jĂ ce qui permet de donner la grĂące : lâAmour, pour que vous le portiez en vous Ă la perfection des saints et pour que vous reversiez ce trĂ©sor, tirĂ© du trĂ©sor que Dieu vous a accordĂ© avec sa grĂące et augmentĂ© de toutes vos Ćuvres saintes, de toute votre vie hĂ©roĂŻque de saints, dans lâocĂ©an infini oĂč Dieu se trouve : au Ciel.
Divines, trois fois divines citernes de lâAmour ! VoilĂ ce que vous ĂȘtes. Et votre ĂȘtre ne connaĂźt pas la mort car, Ă©tant dieux, vous ĂȘtes Ă©ternels comme Dieu. Vous existerez et votre ĂȘtre ne conÂnaĂźtra pas de fin, parce que vous ĂȘtes immortels comme les esprits saints qui vous ont suralimentĂ©s, en revenant en vous enrichis de vos propres mĂ©rites. Vous vivez et nourrissez, vous vivez et enrichissez, vous vivez et formez cette trĂšs sainte rĂ©alitĂ© quâest la communion des Ăąmes, depuis Dieu, Esprit trĂšs parfait, jusquâau bĂ©bĂ© qui vient de naĂźtre et prend pour la premiĂšre fois le sein maternel.
Vous qui ĂȘtes savants, ne me jugez pas mal au fond de votre cĆur ! Ne dites pas : â Câest un fou ! Câest un menteur ! Il faut quâil soit fou pour parler de la grĂące en nous, puisque la Faute nous en a privĂ©s ; il ment quand il prĂ©tend que nous sommes dĂ©jĂ unis Ă Dieu. â Oui, la Faute existe ; oui, la sĂ©paration existe. Mais devant la puissance du RĂ©dempteur, la Faute, cette sĂ©paration cruelle survenue entre le PĂšre et ses enfants, croulera comme une muraille Ă©branlĂ©e par le nouveau Samson. DĂ©jĂ je lâai saisie, je lâĂ©branle et elle vacille. Satan tremble de colĂšre et dâimpuissance, car il ne peut rien contre mon pouvoir et se voit arracher de nombreuses proies ; il se rend compte quâil lui est plus difficile dâentraĂźner lâhomme au pĂ©chĂ©. Car lorsque, par mon intermĂ©diaire, je vous aurai amenĂ© Ă mon PĂšre, et que grĂące Ă lâeffusion de mon sang et Ă ma douleur vous serez devenus purs et forts, la grĂące reviendra en vous, vivante, vive, puissante et, si vous le voulez, vous serez des triomphateurs.
Dieu ne vous fait pas violence, ni sur le plan de votre pensĂ©e ni sur celui de votre sanctification. Vous ĂȘtes libres. Mais il vous rend la force. Il vous dĂ©livre de la domination de Satan. A vous de reprendre le joug infernal, ou de donner Ă votre Ăąme des ailes dâange. Tout dĂ©pend de vous pour me prendre comme frĂšre afin que je vous guide et vous nourrisse dâune nourriture immortelle.
170.5 Vous dites : â Comment conquĂ©rir Dieu et son Royaume en suivant une autre voie plus douce que la voie sĂ©vĂšre du SinaĂŻ ? â
Il nây a pas dâautre chemin que celui-lĂ . NĂ©anmoins, ne le regardons pas sous le jour de la menace, mais sous le jour de lâamour. Ne disons pas : â Malheur Ă moi si je ne fais pas ceci ! â en restant tremblants dans lâattente du pĂ©chĂ©, que nous pensons inĂ©vitable. Mais disons : â Bienheureux serai-je si je fais ceci ! â Dans un Ă©lan de joie surnaturelle, joyeux, Ă©lançons-nous vers ces bĂ©atitudes qui naissent de lâobservation de la Loi, comme les roses naissent dans un buisson Ă©pineux.
â Bienheureux si je suis pauvre en esprit : le Royaume des Cieux est Ă moi !
Bienheureux si je suis doux : jâobtiendrai la terre en hĂ©ritage !
Bienheureux si je suis capable de pleurer sans me révolter : je serai consolé !
Bienheureux si jâai faim de justice, plus que du pain et du vin qui rassasient la chair : la Justice me rassasiera !
Bienheureux si je suis misĂ©ricordieux : la misĂ©ricorde divine sâappliquera Ă moi !
Bienheureux si je suis pur de cĆur : Dieu se penchera sur mon cĆur pur, et je le verrai !
Bienheureux si jâai lâesprit de paix : Dieu mâappellera son fils ; car je serai dans la paix et lâamour, et Dieu est lâAmour qui aime ceux qui lui sont semblables !
Bienheureux si, par fidélité à la justice, je suis persécuté : pour me dédommager des persécutions de la terre, Dieu, mon PÚre, me donnera le Royaume des Cieux !
Bienheureux si je suis outragĂ© et accusĂ© Ă tort pour savoir ĂȘtre ton fils, ĂŽ Dieu ! Ce nâest pas la dĂ©solation, mais la joie que cela doit mâapporter, car cela me mettra au niveau de tes meilleurs serviteurs, les prophĂštes, qui furent persĂ©cutĂ©s pour la mĂȘme raison et avec lesquels je crois fermement que je partagerai la mĂȘme rĂ©compense, grande, Ă©ternelle, dans le Ciel qui mâappartient ! â
Tel est le regard que nous devons porter sur le chemin du salut, Ă travers la joie des saints.
170.6 â Bienheureux serai-je si je suis pauvre en esprit. â
Ah ! FiĂšvre satanique des richesses, Ă quels dĂ©lires tu conduis les hommes ! Les riches comme les pauvres : le riche qui vit pour son or, idole infĂąme de son Ăąme en ruines ; le pauvre qui vit dans la haine du riche qui possĂšde lâor : mĂȘme sâil ne se rend pas matĂ©riellement homicide, il profĂšre ses anathĂšmes contre les riches, leur souhaitant toutes sortes de maux. Il ne suffit pas de ne pas commettre le mal, il faut encore ne pas dĂ©sirer le faire. Celui qui maudit en souhaitant malheurs et mort nâest pas bien diffĂ©rent de celui qui tue matĂ©riellement, car il porte en lui le dĂ©sir de voir pĂ©rir celui quâil hait. En vĂ©ritĂ©, je vous dis que le dĂ©sir nâest quâun acte que lâon retient, comme le fruit dâune conception, dĂ©jĂ formĂ© mais pas encore expulsĂ©. Le dĂ©sir mauvais empoisonne et corrompt, car il dure plus longtemps que lâacte violent et sâenracine donc plus profondĂ©ment.
MĂȘme si lâhomme pauvre en esprit est matĂ©riellement riche, il ne pĂšche pas Ă cause de son or, mais grĂące Ă lui, il rĂ©alise sa sanctification parce quâil le transforme en amour. Il est aimĂ© et bĂ©ni : il ressemble Ă ces sources qui sauvent les voyageurs dans les dĂ©serts et qui sâoffrent sans avarice, heureuses de pouvoir se donner pour soulager ceux qui dĂ©sespĂšrent. Sâil est rĂ©ellement pauvre, il est heureux dans sa pauvretĂ© et trouve son pain agrĂ©able. Il est joyeux car il Ă©chappe Ă la fiĂšvre de lâor, son sommeil ignore les cauchemars et il se lĂšve frais et dispos pour se mettre tranquillement Ă son travail, qui lui est lĂ©ger parce quâil le fait sans aviditĂ© ni envie.
Ce qui enrichit lâhomme, câest matĂ©riellement son or, moralement ses affections. Sous le terme â or â, on comprend non seulement les ressources pĂ©cuniaires, mais aussi les maisons, les terres, les bijoux, les meubles, les troupeaux, en somme tout ce qui rend la vie matĂ©riellement aisĂ©e. Les richesses morales consistent dans les liens de parentĂ© ou de mariage, les amitiĂ©s, les richesses intellectuelles, les charges publiques. Comme vous le voyez, pour la premiĂšre catĂ©gorie le pauvre peut dire : â Oh ! pour moi, il me suffit de ne pas envier celui qui possĂšde et je me contente de la situation de pauvretĂ© qui mâest imposĂ©e â ; pour la seconde, le pauvre doit encore se surveiller, car le plus misĂ©rable des hommes peut devenir coupable si son esprit nâest pas dĂ©tachĂ©. Celui qui sâattache immodĂ©rĂ©ment Ă quoi que ce soit, pĂšche.
Vous direz : â Dans ce cas, devons-nous haĂŻr le bien que Dieu nous a accordĂ© ? Pourquoi donc ordonne-t-il dâaimer son pĂšre, sa mĂšre, son Ă©pouse, ses enfants et pourquoi dit-il : âTu aimeras ton prochain comme toi-mĂȘmeâ ? â
Il faut distinguer. Nous devons aimer notre pĂšre, notre mĂšre, notre Ă©pouse et notre prochain, mais dans la mesure que Dieu nous a fixĂ©e : â comme nous-mĂȘmes â. Tandis que Dieu doit ĂȘtre aimĂ© par-dessus tout et de tout notre ĂȘtre. Nous ne devons pas aimer Dieu comme nous aimons ceux qui nous sont les plus chers : une telle parce quâelle nous a allaitĂ©s, telle autre parce quâelle dort sur notre poitrine et nous donne des enfants, mais nous devons lâaimer de tout notre ĂȘtre, en dâautres termes avec toute la capacitĂ© dâaimer qui existe en lâhomme : amour de fils, amour dâĂ©poux, amour dâami et â ne vous scandalisez pas â amour de pĂšre. Oui, nous devons prendre le mĂȘme soin des intĂ©rĂȘts de Dieu quâun pĂšre de ses enfants, pour lesquels il veille avec amour sur ses biens et les accroĂźt, et sâoccupe et se soucie de sa croissance physique et culturelle ainsi que de sa rĂ©ussite dans le monde.
Lâamour nâest pas un mal et ne doit pas le devenir. Les grĂąces que Dieu nous accorde ne sont pas un mal et ne doivent pas le devenir. Elles sont amour. Câest par amour quâelles sont donnĂ©es. Câest avec amour quâil faut user de ces richesses dâaffections et de biens que Dieu nous accorde. Et seul celui qui ne sâen fait pas des idoles, mais des moyens pour servir Dieu dans la saintetĂ©, montre quâil nâa pas dâattachement coupable Ă ces biens. Il pratique alors la sainte pauvretĂ© dâesprit qui se dĂ©pouille de tout pour ĂȘtre plus libre de conquĂ©rir le Dieu saint, la suprĂȘme richesse. Or conquĂ©rir Dieu, câest possĂ©der le Royaume des Cieux.
170.7 â Bienheureux serai-je si je suis doux. â
Cela peut sembler contraster avec les exemples que nous donne la vie quotidienne. Ceux qui manquent de douceur semblent triompher dans les familles, dans les villes et les nations. Mais est-ce lĂ un vrai triomphe ? Non. Câest la peur qui tient soumis en apparence les hommes accablĂ©s par un despote, mais, en rĂ©alitĂ©, ce nâest quâun voile qui dissimule le bouillonnement de la rĂ©volte contre le tyran. Les colĂ©reux et les dominateurs ne possĂšdent pas le cĆur de leurs proches, ni de leurs concitoyens, ni de leurs sujets. Les maĂźtres du â je lâai dit, point final â ne soumettent pas les intelligences et les esprits Ă leurs enseignements : ils ne forment que des autodidactes, des gens qui recherchent une clĂ© qui puisse ouvrir les portes closes dâune sagesse ou dâune science dont ils soupçonnent lâexistence et qui est opposĂ©e Ă celle quâon leur impose.
Les prĂȘtres nâamĂšnent personne Ă Dieu si, au lieu dâaller Ă la conquĂȘte des Ăąmes avec une douceur patiente, humble et aimante, ils ressemblent Ă de fĂ©roces guerriers armĂ©s qui partent Ă lâattaque, tant ils marchent avec violence et intransigeance contre les Ăąmes⊠Pauvres Ăąmes ! Si elles Ă©taient saintes, elles nâauraient pas besoin de vous, prĂȘtres, pour trouver la LumiĂšre. Elles lâauraient dĂ©jĂ en elles. Si elles Ă©taient justes, elles nâauraient pas besoin de vous, juges, pour ĂȘtre retenues par le frein de la justice. Elles lâauraient dĂ©jĂ en elles. Si elles Ă©taient en bonne santĂ©, elles nâauraient besoin de personne pour les soigner. Soyez donc doux. Ne mettez pas les Ăąmes en fuite. Attirez-les par lâamour, car la douceur câest de lâamour, tout comme la pauvretĂ© dâesprit.
Si vous ĂȘtes doux, vous obtiendrez la terre en hĂ©ritage. Vous amĂšnerez Ă Dieu ce domaine qui appartenait Ă Satan. Car votre douceur, qui est aussi amour et humilitĂ©, aura vaincu la haine et lâorgueil en tuant dans les Ăąmes le roi abject de lâorgueil et de la haine ; alors le monde vous appartiendra et donc appartiendra Ă Dieu, car vous serez les justes qui reconnaissent Dieu comme le MaĂźtre absolu de la crĂ©ation, Ă qui lâon doit adresser louange et bĂ©nĂ©diction et rendre tout ce qui lui appartient.
170.8 â Bienheureux serai-je si je sais pleurer sans me rĂ©volter. â
La souffrance existe sur terre, elle arrache des larmes Ă lâhomme. La souffrance nâexistait pas. Mais lâhomme lâa apportĂ©e sur la terre et, par la dĂ©pravation de son intelligence, il sâefforce de la faire croĂźtre de toutes les façons. Il y a dĂ©jĂ les maladies, les malheurs quâamĂšnent la foudre, la tempĂȘte, les avalanches, les tremblements de terre ; mais voilĂ que lâhomme, pour souffrir et surtout pour faire souffrir â car nous voudrions que ce soient les autres et non pas nous-mĂȘmes qui pĂątissent des moyens Ă©tudiĂ©s pour faire souffrir â, voilĂ donc que lâhomme invente des armes meurtriĂšres toujours plus terribles et des tortures morales toujours plus astucieuses. Que de larmes lâhomme nâarrache-t-il pas Ă lâhomme Ă lâinstigation de son roi secret, Satan ! Et pourtant, en vĂ©ritĂ© je vous dis que ces larmes nâamoindrissent pas lâhomme, mais le perfectionnent.
Lâhomme est un enfant distrait, un Ă©tourdi superficiel, un ĂȘtre dâintelligence tardive jusquâĂ ce que ses Ă©preuves en fassent un adulte, rĂ©flĂ©chi, intelligent. Seuls ceux qui pleurent ou ont pleurĂ© savent aimer et comprendre : aimer ses frĂšres qui pleurent comme lui, comprendre leurs douleurs, les aider avec une bontĂ© qui a Ă©prouvĂ© comme cela fait mal dâĂȘtre seul quand on pleure. Et ils savent aimer Dieu, car ils ont compris que tout est souffrance exceptĂ© Dieu, que la douleur sâapaise si on pleure sur le cĆur de Dieu, et que les larmes rĂ©signĂ©es qui ne dĂ©truisent pas la foi, qui ne rendent pas la priĂšre aride et qui ne connaissent pas la rĂ©volte, changent de nature et cessent dâĂȘtre douleur pour devenir consolation.
Oui : ceux qui pleurent en aimant le Seigneur seront consolés.
170.9 â Bienheureux serai-je si jâai faim et soif de justice. â
De sa naissance Ă sa mort, lâhomme est avide de nourriture. Il ouvre la bouche Ă sa naissance pour prendre le sein, il ouvre les lĂšvres pour absorber de quoi se restaurer dans les Ă©treintes de lâagonie. Il travaille pour se nourrir. La terre est pour lui comme un sein gigantesque auquel il demande incessamment sa nourriture pour ce qui meurt. Mais quâest-ce que lâhomme ? Un animal ? Non, câest un fils de Dieu. En exil pendant des annĂ©es plus ou moins nombreuses, mais sa vie nâest pas finie quand il change de demeure.
Il y a une vie Ă lâintĂ©rieur de la vie comme le cerneau dans une noix. Ce nâest pas la coque qui est la noix, mais câest le cerneau intĂ©rieur. Si vous semez une coque de noix, rien ne pousse, mais si vous semez la coque avec la pulpe, il naĂźt un grand arbre. Ainsi en est-il de lâhomme. Ce nâest pas la chair qui devient immortelle, mais lâĂąme. Et il faut la nourrir pour lâamener Ă lâimmortalitĂ© Ă laquelle, par amour, elle peut amener la chair Ă la rĂ©surrection bienheureuse. La nourriture de lâĂąme, câest la sagesse et la justice. On les absorbe comme un liquide et un mets fortifiants. Et plus on sâen nourrit, plus augmente la sainte aviditĂ© de possĂ©der la Sagesse et de connaĂźtre la Justice.
Mais il viendra un jour oĂč lâĂąme, insatiable de cette sainte faim, sera rassasiĂ©e. Ce jour viendra. Dieu se donnera Ă son enfant, il lâattachera directement Ă son sein, et lâenfant au Paradis se rassasiera de cette MĂšre admirable qui est Dieu lui-mĂȘme ; il ne connaĂźtra jamais plus la faim, mais se reposera, bienheureux, sur le sein divin. Aucune science humaine nâatteint cette science divine. La curiositĂ© de lâintelligence peut ĂȘtre satisfaite, pas les besoins de lâĂąme. Mieux, Ă cause de la diffĂ©rence de saveur, lâĂąme Ă©prouve du dĂ©goĂ»t et dĂ©tourne sa bouche du sein amer, prĂ©fĂ©rant souffrir de la faim quâabsorber une nourriture qui ne provienne pas de Dieu.
Nâayez aucune crainte, vous qui ĂȘtes assoiffĂ©s ou affamĂ©s de Dieu ! Restez fidĂšles et vous serez rassasiĂ©s par celui qui vous aime.
170.10 â Bienheureux serai-je si je suis misĂ©ricordieux. â
Quel homme pourrait dire : â Je nâai pas besoin de misĂ©ricorde â ? Personne. Or, sâil est dit dans lâancienne Loi : â Ćil pour Ćil et dent pour dent â, pourquoi ne devrait-on pas dire dans la nouvelle : â Qui aura Ă©tĂ© misĂ©ricordieux obtiendra misĂ©ricorde â ? Tous ont besoin de pardon.
Eh bien ! ce nâest pas la formule et la forme dâun rite qui obtiennent le pardon, car ce ne sont que des symboles extĂ©rieurs accordĂ©s Ă lâesprit humain opaque. Mais câest le rite intĂ©rieur de lâamour, ou encore de la misĂ©ricorde. Car si lâon a imposĂ© le sacrifice dâun bouc ou dâun agneau et lâoffrande de quelques piĂšces de monnaie, câĂ©tait dĂ» au fait quâĂ la base de tout mal on trouve toujours deux racines : la cupiditĂ© et lâorgueil. La cupiditĂ© est punie par la dĂ©pense quâil faut faire pour lâoffrande, lâorgueil par la confession publique du rite : â Je cĂ©lĂšbre ce sacrifice parce que jâai pĂ©chĂ©. â Et cela se fait aussi pour annoncer les temps et les signes des temps, et le sang rĂ©pandu est la figure du Sang qui sera rĂ©pandu pour effacer les pĂ©chĂ©s des hommes.
Bienheureux donc celui qui sait ĂȘtre misĂ©ricordieux Ă lâĂ©gard de ceux qui sont affamĂ©s, nus, sans toit, et de ces personnes encore plus misĂ©rables dont le mauvais caractĂšre fait souffrir Ă la fois elles-mĂȘmes et ceux qui vivent avec elles. Faites preuve de misĂ©ricorde. Pardonnez, compatissez, secourez, instruisez, soutenez. Ne vous enfermez pas dans une tour de cristal en disant : â Moi, je suis pur, et je ne descends pas parmi les pĂ©cheurs. â Ne dites pas : â Je suis riche et heureux et je ne veux pas entendre parler des misĂšres dâautrui. â Pensez que, plus vite que de la fumĂ©e dispersĂ©e par un grand vent, votre richesse, votre santĂ© ou votre aisance familiale peuvent se dissiper. Et rappelez-vous que le cristal fait office de loupe et que ce qui serait passĂ© inaperçu en vous mĂȘlant Ă la foule, vous ne pourrez plus le tenir cachĂ© si vous vous Ă©tablissez dans une tour de cristal, seuls, Ă lâĂ©cart, Ă©clairĂ©s de tous cĂŽtĂ©s.
MisĂ©ricorde pour accomplir un sacrifice dâexpiation secret, continuel, saint, et obtenir misĂ©ricorde.
170.11 â Bienheureux serai-je si jâai le cĆur pur. â
Dieu est puretĂ©. Le Paradis est le royaume de la puretĂ©. Rien dâimpur ne peut entrer au Ciel oĂč est Dieu. Par consĂ©quent, si vous ĂȘtes impurs, vous ne pourrez entrer dans le Royaume de Dieu. Mais, ĂŽ joie ! Joie anticipĂ©e que Dieu accorde Ă ses enfants ! Lâhomme pur possĂšde dĂšs cette terre un commencement de Ciel, car Dieu se penche sur celui qui est pur, et lâhomme qui vit sur la terre voit son Dieu. Il ne connaĂźt pas la saveur des amours humaines, mais il goĂ»te, jusquâĂ lâextase, la saveur de lâamour divin. Il peut dire : â Je suis avec toi et tu es en moi. Je te possĂšde donc et je te connais comme lâĂ©poux trĂšs aimable de mon Ăąme. â Et, sachez-le bien, celui qui possĂšde Dieu subit de substantiels changements, inexplicables Ă lui-mĂȘme, qui le rendent saint, sage, fort. Sur ses lĂšvres sâĂ©panouissent des paroles, et ses actes acquiĂšrent une puissance qui nâest pas celle de la crĂ©ature, mais celle de Dieu qui vit en elle.
Quâest la vie de celui qui voit Dieu ? BĂ©atitude. Et vous voudriez vous priver dâun pareil don par une fĂ©tide impuretĂ© ?
170.12 â Bienheureux serai-je si jâai un esprit pacifique. â
La paix est lâune des caractĂ©ristiques de Dieu. Dieu nâest que dans la paix. Car la paix est amour, alors que la guerre est haine. Satan, câest la Haine. Dieu, câest la Paix. Personne ne peut se dire enfant de Dieu, et Dieu ne peut reconnaĂźtre pour fils un homme sâil a un esprit irascible, toujours prĂȘt Ă dĂ©chaĂźner des tempĂȘtes. Plus encore, celui qui, sans les dĂ©chaĂźner personnellement, ne contribue pas par sa grande paix Ă calmer les tempĂȘtes suscitĂ©es par dâautres ne peut se dire enfant de Dieu.
Le pacifique rĂ©pand la paix, mĂȘme sâil se tait. MaĂźtre de lui-mĂȘme et, jâose dire, maĂźtre de Dieu, il la porte comme une lampe diffuse sa clartĂ©, comme un encensoir rĂ©pand son parfum, comme une outre Ă©panche son prĂ©cieux contenu. Et il produit la lumiĂšre parmi les nuĂ©es fumantes des rancĆurs, il purifie lâair des miasmes des aigreurs, il calme les flots furieux des querelles par cette huile suave quâest lâesprit de paix qui Ă©mane des enfants de Dieu.
Faites en sorte que Dieu et les hommes puissent vous appeler ainsi.
170.13 â Bienheureux serai-je si je suis persĂ©cutĂ© Ă cause de mon amour de la justice. â
Lâhomme est tellement â satanisĂ© â quâil hait le bien partout oĂč il se trouve, il hait lâhomme bon, comme si celui-ci, jusque par son silence, lâaccusait et lui faisait des reproches. En effet, la bontĂ© dâune personne fait paraĂźtre encore plus noire la mĂ©chancetĂ© du mĂ©chant. La foi du vrai croyant fait ressortir encore plus vivement lâhypocrisie du faux croyant. Celui qui, par sa maniĂšre de vivre, tĂ©moigne sans cesse en faveur de la justice ne peut pas ne pas ĂȘtre dĂ©testĂ© par ceux qui sont injustes. Câest alors quâon se dĂ©chaĂźne contre ceux qui aiment la justice.
Il en va comme pour les guerres. Lâhomme progresse dans lâart satanique de persĂ©cuter plus quâil ne progresse dans lâart saint de lâamour. Mais il ne peut que persĂ©cuter ceux dont la vie est brĂšve. La partie Ă©ternelle de lâhomme Ă©chappe aux piĂšges et acquiert ainsi une vitalitĂ© encore plus vigoureuse du fait de la persĂ©cution. La vie sâenfuit par les blessures qui saignent ou sous les privations qui Ă©puisent le persĂ©cutĂ©, mais le sang fait la pourpre du futur roi et les privations sont autant dâĂ©chelons pour sâĂ©lever jusquâaux trĂŽnes que le PĂšre a prĂ©parĂ©s pour ses martyrs, auxquels sont rĂ©servĂ©s les siĂšges royaux du Royaume des Cieux.
170.14 â Bienheureux serai-je si on mâoutrage et me calomnie. â
Ne faites que ce qui peut mĂ©riter lâinscription de votre nom dans les livres cĂ©lestes, lĂ oĂč les noms ne sont pas notĂ©s en fonction des mensonges des hommes et les louanges dĂ©cernĂ©es Ă ceux qui les mĂ©ritent le moins. En revanche, les Ćuvres des bons y sont inscrites avec justice et amour pour quâils puissent recevoir la rĂ©compense promise Ă ceux qui sont bĂ©nis de Dieu.
JusquâĂ prĂ©sent, on a calomniĂ© et outragĂ© les prophĂštes. Mais quand sâouvriront les portes des Cieux, ils entreront comme des rois imposants dans la CitĂ© de Dieu et les anges sâinclineront devant eux en chantant de joie. Vous aussi, outragĂ©s et calomniĂ©s pour avoir appartenu Ă Dieu, vous parviendrez au triomphe cĂ©leste et, quand le temps sera fini et le Paradis rempli, alors toute larme vous sera chĂšre parce que, par elle, vous aurez conquis cette gloire Ă©ternelle quâau nom du PĂšre je vous promets.
Allez. Demain, je vous parlerai encore. Que restent seulement les malades pour que je les secoure de leurs peines. Que la paix soit avec vous, et que la mĂ©ditation du salut par le moyen de lâamour vous mette sur la route qui aboutit au Ciel. »