« Voici de quoi satisfaire ceux dâentre vous qui exigeaient une demande de miracle pour ĂȘtre convaincus que les gens de Sychar croient en moi : cet homme qui nous suit a sĂ»rement une bonne raison de le faire. ArrĂȘtons-nous. »
En effet un homme sâavance. Il paraĂźt courbĂ© sous une lourde charge quâil porte en Ă©quilibre sur ses Ă©paules. Il voit que le groupe sâarrĂȘte et il sâarrĂȘte lui aussi.
« Il nous veut du mal. Il sâarrĂȘte parce quâil voit que nous nous en sommes aperçus. Ah ! Ces samaritains !
â En es-tu certain, Pierre ?
â Absolument !
â Alors, restez ici. Moi, je vais Ă sa rencontre.
â Non, Seigneur, pas ça. Si tu y vas, je viens aussi.
â Alors viens. »
JĂ©sus se dirige vers lâhomme. Pierre trottine Ă ses cĂŽtĂ©s, Ă la fois curieux et hostile. Quand ils sont Ă quelques mĂštres lâun de lâautre, JĂ©sus dit :
« Que veux-tu, homme ? Qui cherches-tu ?
â Toi.
â Pourquoi ne mâas-tu pas cherchĂ© en ville ?
â Je nâosais pas... Si tu mâavais repoussĂ© devant tout le monde, jâen aurais Ă©prouvĂ© trop de douleur et de honte.
â Tu pouvais mâappeler dĂšs que jâai Ă©tĂ© seul avec mes disciples.
â JâespĂ©rais te rejoindre quand tu aurais Ă©tĂ© seul, comme PhotinaĂŻ. Jâai aussi une grande raison dâĂȘtre seul avec toi...
â Que veux-tu ? Que portes-tu sur tes Ă©paules avec tant de peine ?
â Ma femme. Un esprit en a pris possession et a fait dâelle un corps mort et une intelligence Ă©teinte. Je dois la faire manger, lâhabiller, la porter comme un bĂ©bĂ©. Cela lâa prise Ă lâimproviste, sans maladie... On lâappelle la â possĂ©dĂ©e â. Jâen souffre. Je peine et jâai des dĂ©penses. Regarde. »
Lâhomme dĂ©pose sur le sol son fardeau de chairs inertes enveloppĂ©es dans un manteau comme dans un sac et dĂ©couvre le visage dâune femme encore jeune, mais quâon pourrait croire morte si elle ne respirait pas. Les yeux clos, la bouche entrouverte... la physionomie dâune personne qui a rendu le dernier soupir.
JĂ©sus se penche sur la malheureuse, couchĂ©e par terre ; il la regarde, regarde lâhomme :
« Tu crois que je le peux ? Pourquoi le crois-tu ?
â Parce que tu es le Christ.
â Mais tu nâas rien vu qui le prouve.
â Jâai entendu ta parole. Elle me suffit.
147.3 â Pierre, tu lâentends ? A ton avis, quâest ce que je dois faire maintenant, devant une foi aussi parfaite ?
â Mais... MaĂźtre... Toi... Moi... Bref, fais-le, toi. »
Pierre est trĂšs gĂȘnĂ©.
« Oui. Je le fais. Homme, regarde. »
Jésus saisit la femme par la main et ordonne :
« Quitte-la. Je le veux. »
La femme, jusquâalors inerte, est prise dâune horrible convulsion dâabord muette, mais bientĂŽt suivie de cris et des plaintes qui se terminent par un grand cri durant lequel elle ouvre les yeux â jusquâalors fermĂ©s. Elle se frotte les yeux comme si elle sâĂ©veillait dâun cauchemar. Enfin elle se calme, regarde autour dâelle dâun air un peu abasourdi, et dĂ©visage dâabord JĂ©sus, cet inconnu qui lui sourit... elle regarde la poussiĂšre du chemin sur lequel elle est allongĂ©e, une touffe dâherbe qui a poussĂ© au bord du chemin et sur laquelle les tĂȘtes blanc-rouge des pĂąquerettes sont comme des perles tout prĂšs de sâĂ©panouir. Elle regarde la haie de cactĂ©es, le ciel si bleu, puis elle tourne les yeux et voit son mari... son mari qui la regarde avec anxiĂ©tĂ© et observe attentivement tous ses mouvements. Elle sourit et puis, avec la complĂšte libertĂ© qui lui est revenue, elle saute sur ses pieds et se rĂ©fugie sur la poitrine de son Ă©poux, qui la caresse et lâembrasse en pleurant.
« Comment se fait-il que je sois ici ? Pourquoi ? Qui est cet homme ?
â Câest JĂ©sus, le Messie. Tu Ă©tais malade. Il tâa guĂ©rie. Dis-lui que tu lâaimes bien.
â Oh oui ! Merci... Mais quâest-ce que jâavais ? Mes enfants... Simon... Je ne me souviens pas dâhier, mais je me rappelle que jâai des enfants... »
Jésus parle :
« Il ne faut pas te rappeler hier. Souviens-toi toujours dâaujourdâhui. Et sois bonne. Adieu. Soyez bons et Dieu sera avec vous. »
Et JĂ©sus, suivi par les bĂ©nĂ©dictions du couple, se retire rapidement. Quand il rejoint les autres, toujours adossĂ©s Ă la haie, il ne leur parle pas. Mais il sâadresse Ă Pierre :
« Et maintenant, toi qui Ă©tais sĂ»r que cet homme voulait me faire du mal, que dis-tu ? Simon, Simon ! Que de choses il te manque encore pour ĂȘtre parfait ! Que de choses il vous manque ! ExceptĂ© lâidolĂątrie Ă©vidente, vous avez tous les pĂ©chĂ©s de ces gens-lĂ , auxquels sâajoute lâorgueil dans vos jugements. Maintenant, prenons notre repas. Nous ne pouvons arriver oĂč je voulais avant la nuit. Nous dormirons dans quelque grange Ă foin si nous ne trouvons pas mieux. »
Les Douze, avec au coeur le sentiment du reproche, sâasseyent sans parler et mangent leurs provisions. Le soleil dâune journĂ©e paisible illumine la campagne qui descend en douces ondulations vers une plaine.