EMV 86.1-5 · Tome 2
LâEvangile tel qu'il m'a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©
Citation
86.1 Encore une aurore. Encore les dĂ©filĂ©s dâĂąnes qui se pressent prĂšs de la Porte des Poissons toujours fermĂ©e. Et encore JĂ©sus avec Simon et Jean. Des marchands le reconnaissent et se groupent autour de lui.
Un soldat de garde accourt lui aussi vers JĂ©sus, lorsque la porte sâouvre et quâil le voit. Il le salue :
« Salut, GalilĂ©en. Dis Ă ces agitĂ©s dâĂȘtre moins turbulents. Ils se plaignent de nous, mais ils ne font que nous maudire et dĂ©sobĂ©ir. En plus, ils prĂ©tendent que câest pour eux un acte religieux. Quelle religion ont-ils si elle est basĂ©e sur la dĂ©sobĂ©issance ?
â Comprends-les, soldat. Ils sont comme ceux dont la maison est occupĂ©e par un hĂŽte indĂ©sirable et plus fort quâeux. Et ils nâont que la langue et la rĂ©plique pour se venger.
â Oui, mais nous, nous devons faire notre devoir, donc nous devons les punir. Câest ainsi que nous devenons des hĂŽtes toujours plus indĂ©sirables.
â Tu as raison. Tu dois faire ton devoir, mais que ce soit toujours avec humanitĂ©. Pense toujours : â Si jâĂ©tais Ă leur place, quâest-ce que je ferais ? â Tu verras quâalors tu Ă©prouveras une grande pitiĂ© pour ceux qui vous sont soumis.
â Il mâest agrĂ©able de tâentendre parler. Pas de mĂ©pris, pas de hauteur de ta part. Les autres Palestiniens crachent derriĂšre notre dos, nous insultent, montrent leur mĂ©pris pour nous... quand ils ne nous dĂ©pouillent pas consciencieusement pour une femme ou pour des achats. Dans ce cas, lâor de Rome nâest pas mĂ©prisĂ©.
â Lâhomme est toujours lâhomme, soldat.
â Oui, et plus trompeur quâune guenon. Ce nâest pas agrĂ©able de vivre au milieu de gens qui sont comme des serpents aux aguets... Nous aussi, nous avons des maisons, des mĂšres, des Ă©pouses et des enfants, et nous tenons Ă la vie.
â VoilĂ : si chacun se le rappelait, il nây aurait plus de haine. Tu as dit : â Quelle religion ont-ils ? â Je te rĂ©ponds : une religion sainte dont le premier commandement est lâamour pour Dieu et pour le prochain. Une religion qui enseigne lâobĂ©issance aux lois, mĂȘme sâil sâagit dâEtats ennemis.
86.2 Ecoutez donc, mes frĂšres en IsraĂ«l : rien nâarrive sans que Dieu le permette, mĂȘme la domination dâun pays Ă©tranger, ce suprĂȘme malheur pour un peuple. Mais, presque toujours, si ce peuple sâinterroge sincĂšrement, il peut dire que câest lui qui lâa voulu par sa maÂniĂšre de vivre opposĂ©e Ă Dieu. Rappelez-vous les prophĂštes. Combien de fois en ont-ils parlĂ© ! Combien ont montrĂ©, par les Ă©vĂ©nements passĂ©s, prĂ©sents et futurs, que le conquĂ©rant est le chĂątiment, la verge du chĂątiment, sur les Ă©paules du fils ingrat. Combien de fois nâont-ils pas enseignĂ© la maniĂšre de ne plus la subir : revenir au Seigneur. Ce nâest pas la rĂ©volte ni la guerre qui guĂ©rit les blessures, essuie les larmes et rompt les chaĂźnes. Câest vivre en juste. Alors Dieu intervient. Et que peuvent les armes et les troupes armĂ©es contre lâĂ©clat des cohortes angĂ©liques lorsquâelles luttent en faveur des bons ? Nous sommes frappĂ©s ? Nous mĂ©ritons de ne plus lâĂȘtre davantage par notre façon de vivre, nous, les fils de Dieu. Ne resserrez pas vos chaĂźnes par des pĂ©chĂ©s toujours renouvelĂ©s. Ne donnez pas aux paĂŻens lâoccasion de vous croire sans religion ou plus paĂŻens quâeux par votre maniĂšre de vivre. Vous ĂȘtes le peuple Ă qui Dieu lui-mĂȘme a donnĂ© la Loi. Observez-la. Faites que vos maĂźtres eux-mĂȘmes sâinclinent devant vos chaĂźnes en disant : â Ils nous sont soumis, mais ils sont plus grands que nous, dâune grandeur qui ne tient pas au nombre, ni Ă lâargent, ni aux armes, ni Ă la puissance, mais qui est due au fait quâils proviennent de Dieu. En eux brille la paternitĂ© dâun Dieu parfait, saint, puissant. Câest lĂ le signe dâune vĂ©ritable divinitĂ©. Elle resplendit Ă travers ses enfants. â Quâils mĂ©ditent lĂ -dessus et parviennent Ă la vĂ©ritĂ© du vrai Dieu en abandonnant lâerreur. Tous, mĂȘme le plus pauvre, mĂȘme le plus ignorant du peuple de Dieu, peut ĂȘtre un maĂźtre pour un paĂŻen, un maĂźtre par sa maniĂšre de vivre et de prĂȘcher Dieu aux paĂŻens Ă travers les actes dâune vie sainte.
Allez, que la paix soit avec vous !
86.3 â Judas tarde, et les bergers aussi, constate Simon.
â Tu attends quelquâun, GalilĂ©en ? demande le soldat qui a Ă©coutĂ© le discours avec attention.
â Des amis.
â Viens Ă lâombre, dans lâentrĂ©e. Le soleil tape dur dĂšs les premiĂšres heures. Tu vas en ville ?
â Non, je retourne en GalilĂ©e.
â A pied ?
â Oui, Ă pied, je suis pauvre.
â Tu as une femme ?
â Jâai une MĂšre.
â Moi aussi. Viens... si tu nâas pas pour nous le mĂȘme mĂ©pris que les autres.
â Il nây a que le pĂ©chĂ© qui me dĂ©goĂ»te. »
Le soldat le regarde, admiratif et pensif.
« Avec toi, nous nâaurions jamais Ă intervenir. Le glaive ne se lĂšvera jamais sur toi. Tu es bon. Mais les autres !... »
JĂ©sus se tient dans la pĂ©nombre de lâentrĂ©e, Jean est tournĂ© vers la ville, Simon est assis sur une pierre qui lui sert de banquette.
« Comment tâappelles-tu ?
â JĂ©sus.
â Ah ! Câest toi qui fais des miracles mĂȘme sur les malades ? ! Je te croyais seulement magicien... Nous en avons, nous aussi. Un bon magicien, cependant, car il y en a certains... Mais les nĂŽtres ne savent pas guĂ©rir les malades... Comment fais-tu ? »
Jésus sourit et se tait.
« Tu emploies des formules magiques ? Tu as des onguents de moelle de morts, des serpents séchés et réduits en poudre, des pierres magiques prises dans les antres des Pythons ?
â Rien de tout cela. Je nâai que ma puissance.
â Alors, tu es un vrai saint. Nous, nous avons les aruspices et les vestales... et certains dâentre eux font des prodiges... on prĂ©tend que ce sont les plus saints. Mais tu y crois, toi ? Ils sont pires que les autres.
â Alors, pourquoi les vĂ©nĂ©rez-vous ?
â Parce que... parce que câest la religion de Rome. Et si un sujet ne respecte pas la religion de son Etat, comment peut-il respecter CĂ©sar et sa patrie, et tant dâautres choses ? »
Jésus regarde fixement le soldat.
« En vĂ©ritĂ©, tu es dĂ©jĂ bien avancĂ© sur le chemin de la justice. Continue, soldat, et tu parviendras Ă connaĂźtre ce que ton Ăąme a le sentiment de possĂ©der en soi, sans savoir comment lâappeler.
â LâĂąme, quâest-ce que câest ?
â Quand tu mourras, oĂč iras-tu ?
â Ma foi, je ne sais pas. Si je meurs en hĂ©ros, sur le bĂ»cher des hĂ©ros... si je suis un pauvre vieux, un moins que rien, peut-ĂȘtre pourrirai-je dans ma taniĂšre ou au bord dâun chemin.
â Cela vaut pour le corps, mais ton Ăąme, oĂč ira-t-elle ?
â Je ne sais si tous les hommes ont une Ăąme, ou seulement ceux que Jupiter destine aux Champs ElysĂ©es aprĂšs une vie prodigieuse, Ă moins quâil ne les amĂšne Ă lâOlympe comme il le fit pour Romulus.
â Tous les hommes ont une Ăąme et câest cela qui distingue lâhomme de lâanimal. Voudrais-tu ĂȘtre semblable Ă un cheval ? A un oiseau ? A un poisson ? Une chair qui, aprĂšs la mort, nâest que pourriture ?
â Oh non ! Je suis homme et je prĂ©fĂšre lâĂȘtre.
â Eh bien, ce qui te fait homme, câest lâĂąme. Sans elle, tu ne serais rien de plus quâun animal douĂ© de parole.
â Et oĂč est-elle ? Comment est-elle ?
â Elle nâest pas matĂ©rielle. Mais elle existe. Elle est en toi. Elle vient de celui qui a créé le monde et retourne Ă lui aprĂšs la mort du corps.
â Du Dieu dâIsraĂ«l, selon vous.
â Du seul Dieu, unique, Ă©ternel, suprĂȘme Seigneur et crĂ©ateur de lâunivers.
â Et mĂȘme un pauvre soldat comme moi a une Ăąme qui retourne vers Dieu ?
â Oui, mĂȘme un pauvre soldat, et son Ăąme aura Dieu pour ami si elle a toujours Ă©tĂ© bonne, mais Dieu la punira si elle a Ă©tĂ© mauvaise.
86.4 â MaĂźtre, voici Judas avec les bergers et des femmes. Si jây vois clair, câest la jeune fille dâhier, dit Jean.
â je dois te quitter, soldat. Sois bon.
â Je ne te verrai plus ? Je voudrais savoir encore...
â Je reste en GalilĂ©e jusquâen septembre. Si tu peux, viens. A CapharnaĂŒm ou Ă Nazareth, tout le monde te renseignera sur moi. A CapharnaĂŒm, demande Simon-Pierre. A Nazareth, Marie, femme de Joseph. Câest ma MĂšre. Viens. Je te parlerai du vrai Dieu.
â Simon-Pierre... Marie, femme de Joseph... Je viendrai si je peux. Et si tu reviens, souviens-toi dâAlexandre. Je suis de la centurie de JĂ©rusalem. »
Judas et les bergers sont arrivés sous le porche.
« Paix à vous tous » dit Jésus.
Il voudrait ajouter autre chose, mais une toute jeune fille, maigre et souriante, fend le groupe et se jette Ă ses pieds :
« Ta bénédiction encore sur moi, Maßtre et Sauveur, et en plus un baiser pour toi ! »
Et elle lui baise les mains.
« Va, sois heureuse, montre-toi bonne : bonne fille, puis bonne épouse et bonne mÚre. Enseigne à tes futurs enfants mon nom et ma doctrine. Paix à toi et à ta mÚre. Paix et bénédiction à tous les amis de Dieu. Paix aussi à toi, Alexandre. »
JĂ©sus sâĂ©loigne.
86.5 « Nous sommes en retard. Mais nous avons Ă©tĂ© assiĂ©gĂ©s par ces femmes, explique Judas. Elles Ă©taient Ă GethsĂ©mani et voulaient te voir. Nous y Ă©tions allĂ©s â moi et les autres Ă notre insu â pour faire route avec toi. Mais tu Ă©tais dĂ©jĂ parti et, Ă ta place, on nâa vu quâelles. Nous voulions les quitter... mais elles Ă©taient plus collantes que des mouches. Elles voulaient savoir plein de choses... As-tu guĂ©ri la petite fille ?
â Oui.
â Et tu as parlĂ© au Romain ?
â Oui, câest un coeur honnĂȘte, et il cherche la vĂ©ritĂ©... »
Judas soupire.
« Pourquoi soupires-tu, Judas ? demande Jésus.
â Je soupire parce que... parce que je voudrais que ce soient les nĂŽtres qui cherchent la vĂ©ritĂ©. Ils la fuient, au contraire, ou ils la mĂ©prisent ou encore ils restent indiffĂ©rents. Je suis dĂ©couragĂ©. Je ne veux plus remettre les pieds ici et ne veux plus rien faire dâautre que tâĂ©couter. Car, comme disciple, je ne rĂ©ussis rien.
â Et crois-tu que je rĂ©ussisse beaucoup ? Ne te dĂ©courage pas, Judas. Ce sont les luttes de lâapostolat : il y a plus de dĂ©faites que de victoires. Mais ici, ce sont des dĂ©faites. LĂ -haut, ce sont toujours des victoires. Le PĂšre voit ta bonne volontĂ© et, mĂȘme si elle nâaboutit pas, il ne tâen bĂ©nit pas moins.