67.2 Deux hommes en viennent sĂ©rieusement aux mains Ă cause de lâĂąne de lâun dâeux, qui sâest servi dans le panier de laitues de lâautre, et en a mangĂ© beaucoup ! Ce nâest peut-ĂȘtre quâun prĂ©Âtexte pour rallumer une ancienne querelle. Le fait est quâils tirent de leurs vĂȘtements deux coutelas, courts et larges comme la main : ce sont, semble-t-il, de petites dagues, mais bien affilĂ©es. Elles brillent au soleil. Cris des femmes, brouhaha des hommes... Mais personne nâintervient pour sĂ©parer les deux hommes qui se prĂ©parent Ă un duel improvisĂ©.
JĂ©sus, qui sâavançait en mĂ©ditant, lĂšve la tĂȘte, aperçoit la scĂšne et accourt rapidement sâinterposer entre les deux hommes.
« ArrĂȘtez, au nom de Dieu !, ordonne-t-il.
â Non ! Je veux en finir avec ce chien maudit !
â Moi aussi ! Tu tiens aux franges ? Je te ferai une frange avec tes entrailles. »
Les deux hommes tournent autour de JĂ©sus, le bousculent, lâinsultent pour quâil sâĂ©carte, cherchent Ă sâatteindre sans y rĂ©ussir parce que, par des mouvements de son manteau, JĂ©sus dĂ©vie les coups et leur bouche la vue. Il en a mĂȘme le manteau lacĂ©rĂ©.
La foule hurle :
« Va-tâen, NazarĂ©en, et tire-toi de lĂ . »
Mais lui ne bouge pas et tĂąche de les calmer en leur remettant Dieu Ă lâesprit. Inutile ! La colĂšre rend fous les deux combattants.
Jésus va faire un miracle. Il ordonne une derniÚre fois :
« Je vous ordonne dâarrĂȘter.
â Non ! DĂ©campe ! Passe ton chemin, chien de NazarĂ©en ! »
Alors JĂ©sus Ă©tend les mains, et prend une attitude de puissance fulgurante. Sans quâil prononce un seul mot, les lames tombent en morceaux par terre comme des lames de verre quâon aurait heurtĂ©es contre un rocher.
Les deux hommes regardent les manches courts qui leur restent entre les mains. La stupeur fait tomber leur colĂšre. Interdite, la foule crie dâĂ©tonnement.
67.3 « Et maintenant ? demande JĂ©sus avec sĂ©vĂ©ritĂ©, oĂč est votre force ? »
Accourus aux derniers cris, les soldats de garde Ă la porte regardent avec stupeur ; lâun dâeux se penche pour ramasser des morceaux de lames et les essaie sur lâongle, ne pouvant croire que câest bien de lâacier.
« Et maintenant ? rĂ©pĂšte JĂ©sus, oĂč est votre force ? Sur quoi fondez-vous votre droit ? Sur ces morceaux de mĂ©tal qui ne sont plus que des dĂ©bris dans la poussiĂšre ? Sur ces morceaux de mĂ©tal qui nâavaient dâautre force que celle du pĂ©chĂ© de colĂšre contre un frĂšre, vous privant par ce pĂ©chĂ© de toute bĂ©nĂ©diction de Dieu et par consĂ©quent de toute force ? Ah, malheureux ceux qui se basent sur des moyens humains pour vaincre et ignorent que câest la saintetĂ© et non la violence qui rend victorieux sur terre et dans lâau-delĂ ! Car Dieu est avec les justes.
Ecoutez tous, hommes dâIsraĂ«l, et vous aussi, soldats de Rome. La Parole de Dieu parle pour tous les fils dâhommes, et ce ne sera pas le Fils de lâhomme qui la refusera aux paĂŻens.
Le second commandement du Seigneur est celui de lâamour du prochain. Dieu est bon et veut que la bienveillance rĂšgne entre ses enfants. Celui qui manque de bienveillance envers son prochain ne peut se dire fils de Dieu ni avoir Dieu avec lui. Lâhomme nâest pas un animal sans raison qui attaque, comme si la proie lui Ă©tait due. Lâhomme possĂšde une raison et une Ăąme. Par la raison, il doit savoir se conduire en homme. Par lâĂąme, il doit savoir se conduire en saint. Celui qui nâagit pas ainsi se place plus bas que les animaux, il sâabaisse jusquâĂ embrasser les dĂ©mons, car il leur livre son Ăąme par le pĂ©chĂ© de colĂšre.
Aimez. Je ne vous dis pas autre chose. Aimez votre prochain comme le Seigneur Dieu dâIsraĂ«l le veut. Ne soyez pas du sang de CaĂŻn. Or pourquoi lâĂȘtes-vous ? Pour un peu dâargent, vous qui pouviez ĂȘtre homicides. Dâautres pour un lopin de terre. Pour une meilleure place. Pour une femme. Que sont toutes ces choses ? Sont-elles Ă©ternelles ? Non, elles durent moins que la vie qui nâest quâun instant dâĂ©ternitĂ©. Mais que perdez-vous en les recherchant ? La paix Ă©ternelle promise aux justes et que le Messie vous apportera avec son Royaume. Prenez le chemin de la vĂ©ritĂ©. Suivez la voix de Dieu. Aimez-vous. Soyez honnĂȘtes. Soyez continents. Soyez humbles et justes. Allez et mĂ©ditez.
67.4 â Qui es-tu, toi qui dis de telles paroles et dont la volontĂ© brise les Ă©pĂ©es ? Un seul homme le fait : le Messie. MĂȘme Jean le Baptiste nâest pas supĂ©rieur Ă lui. Serais-tu donc le Messie ? demandent trois ou quatre personnes prĂ©sentes.
â Je le suis.
â Toi ! Es-tu celui qui guĂ©rit les maladies et prĂȘche Dieu en GalilĂ©e ?
â Je le suis.
â Jâai une vieille maman qui meurt. Sauve-la !
â Et moi, tu vois ? Je suis en train de perdre mes forces sous les souffrances. Jâai des enfants encore tout petits. GuĂ©ris-moi !
â Rentre chez toi. Ce soir, ta mĂšre te prĂ©parera le repas. Quant Ă toi, sois guĂ©ri. Je le veux ! »
La foule pousse un cri. Puis, elle demande :
« Ton nom ! Ton nom !
â JĂ©sus de Nazareth !
â JĂ©sus ! JĂ©sus ! Hosanna ! Hosanna ! »
La foule est en allĂ©gresse. Les Ăąnes peuvent bien faire ce quâils veulent, personne nâen a plus cure. Des mĂšres accourent de lâintĂ©rieur de la ville, manifestement la rumeur sâest rĂ©pandue. Elles lĂšvent leurs bĂ©bĂ©s, JĂ©sus les bĂ©nit et sourit. Il cherche Ă fendre la foule, le cercle des gens qui lâacclament pour entrer en ville et aller oĂč il veut. Mais la foule ne veut rien savoir.
« Reste avec nous ! En JudĂ©e ! En JudĂ©e ! Nous sommes enfants dâAbraham, nous aussi ! » crie-t-elle.
67.5 « Maßtre ! »
Câest Judas qui survient.
« MaĂźtre, tu mâas devancĂ©. Mais quâarrive-t-il ?
â Le Rabbi a fait un miracle ! Pas en GalilĂ©e, non, mais ici, câest ici avec nous que nous le voulons.
â Tu le vois, MaĂźtre ? Tout IsraĂ«l tâaime et il est juste que tu restes ici aussi. Pourquoi tâen aller ?
â Je ne me dĂ©robe pas, Judas. Câest exprĂšs que je suis venu seul, pour que la rudesse des disciples galilĂ©ens ne heurte pas la finesse des JudĂ©ens. Je veux rassembler toutes les brebis dâIsraĂ«l sous le sceptre de Dieu.
â Câest pour cela que je tâai dit : â Prends moi. â Je suis judĂ©en et je sais comment prendre mes concitoyens. Tu resteras donc Ă JĂ©rusalem ?
â Quelques jours, pour attendre un disciple judĂ©en, lui aussi. Puis je parcourrai la JudĂ©e...
â Ah ! Je viendrai avec toi. Je tâaccompagnerai. Tu viendras dans mon village. Je tâemmĂšnerai chez moi. Tu viendras, MaĂźtre ?
â Je viendrai...