199.1 La splendide matinĂ©e invite vraiment Ă se promener et Ă sortir des lits et des maisons ; comme autant dâabeilles au premier soleil, les habitants de la maison de Simon le ZĂ©lote se lĂšvent en vitesse et sortent respirer lâair pur dans le verger de Lazare qui entoure le petit logis hospitalier. Ils sont vite rejoints par ceux qui sont logĂ©s chez Lazare, Ă savoir : Philippe, BarthĂ©lemy, Matthieu, Thomas, AndrĂ© et Jacques, fils de ZĂ©bĂ©dĂ©e. Un joyeux soleil pĂ©nĂštre par toutes les fenĂȘtres et les portes grandes ouvertes, et les piĂšces, simples et propres, se revĂȘtent dâune teinte dorĂ©e qui avive les couleurs des vĂȘtements et fait briller cheveux et pupilles.
Marie, femme dâAlphĂ©e, et SalomĂ© sont occupĂ©es Ă servir ces hommes au vigoureux appĂ©tit. Marie, de son cĂŽtĂ©, surveille un serviteur de Lazare qui peigne les cheveux de Margziam avec plus de savoir-faire que son premier barbier :
« Pour le moment, ce sera comme ça, dit le serviteur. Plus tard, quand tu auras offert Ă Dieu tes cheveux dâenfant, je te les raccourcirai davantage. La chaleur arrive et tu seras plus Ă lâaise sans cheveux dans le cou. Et ils reprendront de la force. Ils sont secs et cassants, nĂ©gligĂ©s. Tu le vois, Marie ? Ils ont besoin de soins. Maintenant, jây mets de lâhuile pour les tenir en place. Tu sens, mon enfant, cette bonne odeur ? Câest lâhuile qui sert Ă Marthe. Amande, palme et moelle avec les essences les plus fines et les plus rares. Cela fait trĂšs bien. Ma maĂźtresse mâa dit de conserver ce petit vase pour lâenfant. Ah, voilĂ ! Maintenant tu ressembles Ă un fils de roi. »
Le serviteur, qui est peut-ĂȘtre le barbier de la maison de Lazare, donne une petite tape sur la joue de Marziam, salue Marie et repart satisfait.
« Viens, que je tâhabille » dit Marie Ă lâenfant qui nâa pour lâinstant quâune petite tunique Ă manches courtes.
Je crois que câest la chemise ou ce qui en ce temps-lĂ en tenait lieu. Vu la finesse du lin, je comprends quâelle a fait partie du trousseau de Lazare enfant. Marie enlĂšve le linge de bain dans lequel Margziam Ă©tait enveloppĂ© et lui passe le sous-vĂȘtement froncĂ© au cou et aux poignets, ainsi que le vĂȘtement de dessus rouge, en laine, au large dĂ©colletĂ© et aux larges manches. La blancheur du lin brillant ressort au cou et aux manches de lâĂ©toffe rouge et mate. La main de Marie a dĂ» pourvoir, pendant la nuit, Ă mettre aux mesures la longueur du vĂȘtement et des manches, si bien que, maintenant, il lui va bien, et dâautant plus quand Marie lui ceint la taille de la soyeuse bande de la ceinture, qui se termine par un pompon de laine blanche et rouge. Lâenfant ne ressemble plus au pauvre petit quâil Ă©tait, il y a encore quelques jours.
« Maintenant, va jouer sans te salir pendant que je me prépare » dit Marie en le caressant.
Et il sort, en sautant de joie, pour chercher ses grands amis.
199.2 Le premier qui le voit, câest Thomas :
« Mais que tu es beau ! Comme pour des noces ! Tu mâĂ©Âclipses ! » dit le toujours jovial Thomas, grassouillet, tranquille.
Et il ajoute en le prenant par la main :
« Viens, nous allons chez les femmes. Elles te cherchent pour te donner la becquée. »
Ils entrent dans la cuisine et Thomas fait sursauter les deux Marie penchées sur les fourneaux en criant de sa grosse voix :
« Voici un jeune homme qui vous demande ! » et, en riant, il prĂ©sente lâenfant qui sâĂ©tait cachĂ© derriĂšre sa robuste personne.
« Oh, mon chĂ©ri ! Mais viens que je tâembrasse ! Regarde, SalomĂ©, comme il est beau ! Sâexclame Marie, femme dâAlphĂ©e.
â Câest vrai ! Maintenant, il nâa plus quâĂ devenir plus robuste. Mais câest moi qui vais y veiller. Viens que je tâembrasse Ă mon tour, rĂ©pond SalomĂ©.
â Mais JĂ©sus le confie aux bergers⊠objecte Thomas.
â Jamais de la vie ! En cela, mon JĂ©sus se trompe. Que voulez-vous faire et que savez-vous faire, vous, les hommes ? Vous dispuÂter â car, soit dit en passant, vous ĂȘtes plutĂŽt querelleurs⊠comme des chevreaux qui sâaiment, mais qui se donnent des coups de cornes â manger, parler, avoir mille besoins et rĂ©clamer que le MaĂźtre ne pense quâĂ vous⊠sinon, vous boudez⊠Les enfants ont besoin de mĂšres. Nâest-ce pasâŠ, comment tâappelles-tu ?
â Marziam.
â Ah bon ! Mais ma Marie bĂ©nie pouvait te donner un nom plus facile !
â Câest presque le sien ! Sâexclame SalomĂ©.
â Oui, mais le sien est plus simple. Il nây a pas ces trois conÂsonnes au milieu⊠Trois, cela fait trop⊠»
Judas est entré et dit :
« Elle a pris le nom exact pour ce quâil veut dire, conformĂ©ment Ă lâancienne langue.
â Câest bien, mais câest difficile Ă prononcer ; moi, jâen enlĂšve une lettre et je dis Marziam. Câest plus facile et cela nâentraĂźnera pas la fin du monde. Nâest-ce pas, Simon ? »
Pierre, qui passe devant la fenĂȘtre en discutant avec Jean dâEn-Dor, sâavance et dit :
« Que veux-tu ?
â Je disais que lâenfant, moi je lâappelle Marziam, câest plus facile Ă prononcer.
â Tu as raison, femme. Si la MĂšre me le permet je lâappellerai comme ça, moi aussi. Mais comme tu es beau ! Mais moi aussi, hein ? Regardez ! »
Effectivement, il sâest bien brossĂ©, il a les joues rasĂ©es, les cheveux et la barbe bien peignĂ©s, pommadĂ©s, le vĂȘtement sans faux plis, et ses sandales paraissent neuves tant elles sont propres et astiquĂ©es avec je ne sais quoi. Les femmes lâadmirent et il rit, tout content.
Lâenfant a fini son repas et sort pour aller trouver son grand ami, quâil appelle toujours â PĂšre â.
199.3 Voici JĂ©sus qui arrive de la maison de Lazare avec ce dernier, et il dit Ă lâenfant qui court Ă sa rencontre :
« Que la paix soit entre nous, Marziam ! Donnons-nous le baiser de paix. »
Lazare, saluĂ© par lâenfant, lui fait une caresse et lui donne une friandise.
Tous se rĂ©unissent autour de JĂ©sus. Marie, habillĂ©e dâun vĂȘtement de laine de couleur turquoise sur lequel est drapĂ© un manteau plus foncĂ©, sâavance elle aussi en souriant vers son Fils.
« Nous pouvons y aller, dit JĂ©sus. Toi, Simon, avec ma MĂšre et lâenfant, si tu tiens Ă faire ton achat, mĂȘme maintenant que Lazare y a pourvu.
â Mais certainement ! Et puis⊠je pourrai dire que, pour une fois, jâaurai pu accompagner ta MĂšre. Câest un grand honneur.
â Alors, vas-y. Toi, Simon, tu vas mâaccompagner chez tes amis lĂ©preuxâŠ
â Vraiment, MaĂźtre ? Alors, si tu le permets, je cours devant, pour les rassembler⊠Tu me rejoindras⊠Tu sais bien oĂč ils se trouventâŠ
â Câest bien, vas-y. Que les autres fassent ce qui leur plaĂźt. Vous ĂȘtes tous libres jusquâĂ mercredi matin. A lâheure de tierce, tout le monde Ă la Porte DorĂ©e.
â Moi, je viens avec toi, MaĂźtre, intervient Jean.
â Moi aussi, dit son frĂšre Jacques.
â Et nous aussi, dĂ©clarent les deux cousins.
â Moi aussi, je viens, dit Matthieu, et avec lui AndrĂ©.
â Et moi ? Je voudrais bien venir moi aussi⊠mais si je vais faire lâachat⊠câest impossible, dit Pierre, pris entre deux dĂ©sirs.
â Cela peut sâarranger. Dâabord, nous allons chez les lĂ©preux. Pendant ce temps, ma MĂšre et lâenfant vont dans une maison amie dâOphel. AprĂšs cela, nous la rejoindrons et tu partiras avec elle pendant que les autres et moi, nous nous rendrons chez Jeanne. Nous nous retrouverons Ă GethsĂ©mani pour le repas, et vers le crĂ©puscule nous reviendrons ici.
â Moi, si tu le permets, je vais trouver quelques amis⊠intervient Judas.
â Mais je lâai dit : faites ce que vous voulez.
â Alors, moi, jâirai chez des parents. Peut-ĂȘtre mon pĂšre est-il dĂ©jĂ arrivĂ©. Si câest le cas, je te lâamĂšnerai, dit Thomas.
â Nous deux, quâen dis-tu, Philippe, nous pourrions aller chez Samuel.
â Dâaccord, rĂ©pond Philippe Ă BarthĂ©lemy.
â Et toi, Jean ? demande JĂ©sus Ă lâhomme dâEn-Dor. PrĂ©fĂšres-tu rester ici pour ranger tes livres ou mâaccompagner ?
â Vraiment, je prĂ©fĂ©rerais tâaccompagner⊠Les livres⊠me plaisent dĂ©jĂ moins. Je prĂ©fĂšre te lire, toi, le Livre vivant.
â Alors, viens. Adieu, Lazare, Ă âŠ
â Mais je viens moi aussi. Mes jambes vont un peu mieux, et aprĂšs les lĂ©preux, je te quitterai pour aller tâattendre Ă GethsĂ©mani.
â Allons-y. Paix Ă vous, femmes. »
Jusquâaux environs de JĂ©rusalem, ils marchent tous ensemble. Puis ils se sĂ©parent. Judas part tout seul de son cĂŽtĂ© et entre dans la ville, probablement par la porte qui se trouve vers la Tour Antonia. Thomas, Philippe et NathanaĂ«l font encore quelques dizaines de mĂštres avec JĂ©sus et leurs compagnons, puis entrent en ville, par le faubourg dâOphel, en compagnie de Marie et de lâenfant.