139.4 â Mais quâavez-vous donc Ă dire, vous qui ne cessez de parler ? demande Pierre de loin. ArrĂȘtez-vous ! Attendez-nous. Ce nâest pas gentil dâavancer comme cela sans penser Ă moi qui ai les jambes courtes. »
Ils sâarrĂȘtent jusquâĂ ce que lâautre groupe les ait rejoints.
« Ouf ! Comme je tâaime, ma petite barque ! Ici, on peine comme des esclaves... De quoi parliez-vous ?
â Des qualitĂ©s nĂ©cessaires pour ĂȘtre bon, rĂ©pond JĂ©sus.
â Et Ă moi, tu ne les dis pas, MaĂźtre ?
â Mais si : ordre, patience, constance, humilitĂ©, charitĂ©... Je te lâai souvent dit !
â Pas lâordre, non. Que vient-il faire ?
â Le dĂ©sordre nâest jamais une bonne qualitĂ©. Je lâai expliquĂ© Ă tes compagnons. Ils te le diront. Je lâai mĂȘme mis en premiĂšre place alors que jâai mis en dernier la charitĂ©, car ce sont les deux extrĂ©mitĂ©s dâune droite parfaite. Or tu sais quâune droite tracĂ©e sur un plan nâa ni commencement ni fin. Les deux extrĂȘmes peuvent sâinterchanger. Alors que pour une spirale ou un dessin quelconque qui ne se ferme pas sur lui-mĂȘme, il y a toujours un commencement et une fin. La saintetĂ© est linĂ©aire, simple, parfaite et nâa que deux extrĂ©mitĂ©s, comme la droite.
â Câest facile de faire une droite...
â Tu crois cela ? Tu te trompes. Dans un dessin, mĂȘme compliquĂ©, un petit dĂ©faut peut passer inaperçu, mais dans une droite, on voit tout de suite chaque erreur, quâelle soit de pente ou dâincertitude. Quand Joseph mâapprenait le mĂ©tier, il insistait beaucoup pour que les tables soient bien planes et il me disait avec raison : â Vois-tu, mon fils ? Une lĂ©gĂšre imperfection dans une dĂ©coration ou un travail fait au tour, ça peut encore passer, car un oeil qui nâest pas trĂšs habituĂ©, sâil observe un point ne voit pas lâautre. Mais si une planche nâest pas aplanie comme il faut, mĂȘme pour le travail le plus simple, comme une table de paysan, câest un travail ratĂ©. Ou elle penche, ou elle est boiteuse. Elle nâest plus bonne que pour le feu. â On peut dire la mĂȘme chose des Ăąmes. Pour ne plus servir Ă autre chose quâau feu de lâenfer, câest-Ă -dire pour conquĂ©rir le Ciel, il faut ĂȘtre parfait comme une planche rabotĂ©e et dressĂ©e comme il faut. Celui qui commence son travail spirituel dans le dĂ©sordre, en commençant par des choses inutiles, en sautant, comme un oiseau inquiet, dâune chose Ă une autre, nâarrive plus Ă rien lorsquâil veut assembler les diffĂ©rentes parties de son ouvrage. Pas dâassemblage possible. Par consĂ©quent lâordre, lâordre est indispensable, tout comme la charitĂ©. Puis, en gardant fixĂ©es entre deux Ă©taux ces deux extrĂȘmes, afin quâils ne bougent plus du tout, travailler Ă tout le reste, ornements ou sculptures. As-tu compris ?
139.5 â Jâai compris. »
Pierre mĂ©dite en silence sur la leçon qui lui est faite et conclut Ă lâimproviste :
« Alors mon frĂšre est meilleur que moi. Lui, il est vraiment ordonnĂ©. Un pas aprĂšs lâautre, silencieux, calme. Il semble ne pas bouger, alors quâau contraire... moi, je voudrais faire vite et beaucoup de choses, et je ne fais rien. Qui va mâaider ?
â Ton bon dĂ©sir. Ne crains pas, Pierre. Tu fais, toi aussi. Tu te fais toi-mĂȘme.
â Et moi ?
â Toi aussi, Philippe.
â Et moi ? Jâai lâimpression de nâĂȘtre absolument bon Ă rien, moi.
â Non, Thomas, toi aussi tu travailles sur toi. Tous, tous vous vous travaillez. Vous ĂȘtes des arbres sauvages mais greffĂ©s, si bien que vous changez lentement mais sĂ»rement et moi, je trouve en vous ma joie.
â VoilĂ : nous sommes tristes, et tu nous consoles. Faibles, et tu nous fortifies. Peureux, et tu nous encourages. Pour tous, et dans tous les cas, tu as tout de suite le conseil et le rĂ©confort nĂ©cessaires. Comment fais-tu, MaĂźtre, pour ĂȘtre toujours si prompt et si bon ?
â Mes amis, câest pour cela que je suis venu, sachant Ă lâavance ce que jâallais trouver et ce que je devrais faire. Quand on nâa pas dâillusions, on nâest pas déçu, on ne perd pas haleine. On va de lâavant. Rappelez-le-vous, pour le moment oĂč, vous aussi, vous devrez travailler lâhomme animal pour en faire lâhomme spirituel. »